INTERDIT

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Approche anthropologique

L'interdit comme institution

Ces interdits, dont on trouve partout des exemples, tendent, dans certaines aires culturelles où ils prolifèrent, à être identifiés, malgré la grande diversité des contenus qui y sont impliqués, par le moyen d'une même notion, et à se présenter ainsi comme les produits spécifiques d'une véritable institution. Une de leurs illustrations les plus classiques est le tabou polynésien. Des îles Hawaii à la Nouvelle-Zélande, en effet, et des îles Marquises aux îles Salomon, toutes les sociétés polynésiennes et une partie des sociétés mélanésiennes utilisent le même terme (prononcé, selon les cas, tabu, tapu, kapu, tambu, tafu, etc.) pour justifier laconiquement d'innombrables coutumes d'évitements dits rituels.

Are'are de l'île de Malaita : six tabous du requin

Dessin : Are'are de l'île de Malaita : six tabous du requin

Équivalences pour les six tabous du requin chez les ‘Are’are de l'île de Malaita en Mélanésie 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Si l'institution polynésienne est restée le plus souvent citée, elle est loin, cependant, de constituer un cas unique. Les différents peuples de Madagascar se réfèrent tous au terme fady pour désigner et justifier, eux aussi, d'innombrables interdits plus ou moins insolites, portant sur tous les domaines de leur expérience. Et les nombreux peuples bantous, qui occupent, au centre et au sud, le tiers du continent africain, ont en commun, malgré la grande diversité de leurs cultures, une notion de même type qu'ils désignent, dans les différentes langues, par des termes étymologiquement apparentés (imi-ziro, me-giro, bi-jila, man-gili, osi-dila, tila, huila, etc.). On pourrait entrevoir des courants historiques reliant entre elles ces grandes aires culturelles : des Polynésiens aux Malais, des Malais aux Malgaches et des Malgaches aux Bantous. Mais on trouve des faits semblables ailleurs (Mongols, Sémites...) et sans doute partout, même s'ils ne sont pas toujours aussi systématiquement développés et rassemblés sous une même notion ou conçus comme les produits d'un même dispositif. Si le terme « tabou » fut adopté avec tant d'empressement par nos langues, c'est qu'il semblait bien répondre à une déficience, intuitivement ressentie, de nos lexiques. Nous ne disposons, en effet, d'aucun autre terme pour désigner seulement des interdits de cette sorte qui sont si divers par ailleurs et que rien ne semble imposer sinon la croyance, la superstition ou l'inconscient, et la crainte d'une sanction immanente reposant sur un mécanisme tout aussi mystérieux.

Raison d'être de ces interdits et mécanisme de la sanction immanente supposée qui en impose le respect : ce sont là les deux grandes questions qui se posent et qui exigent une vision claire des faits en cause et de la façon dont ils sont conçus par les intéressés. À cet égard, la notion d'interdit et le terme lui-même tendent à égarer l'observateur étranger en lui suggérant que quelqu'un ou quelque chose, fût-ce une force anonyme, interdit, et que la sanction punit la transgression. Or, il est clair que les tabu polynésiens, les fady malgaches ou les imi-iro bantous sont d'abord conçus en termes de danger et d'accident et non d'infraction et de châtiment. C'est là un des aspects importants qui les séparent de la notion du péché, par exemple. Peu importe que celui qui transgresse un de ces interdits le fasse en connaissance de cause ou involontairement, peu importe qu'il soit animé par de bonnes ou de mauvaises intentions, peu importe même qu'il ait su ou ignoré tout à fait qu'il y avait là un interdit à respecter, le résultat est strictement le même. La confusion qui est souvent faite à ce sujet est la même que celle du patient qui dit que son médecin lui interdit l'alcool et qui croit enfreindre l'ordre du médecin en en buvant. Or, le médecin n'a fait que lui signaler que son organisme ne supportait plus l'alcool, et la sanction immanente est la dégradation automatique de cet organisme et non la réaction possible du médecin. Dans le mécanisme du tabou, interdiction, transgression, sanction ne sont donc pas les trois phases distinctes d'un processus soumis au contrôle de quelque agent. L'interdit se conçoit plutôt comme une sorte de piège que la culture signale. Peu importe qu'un individu ait ignoré cette signalisation, qu'il ait oublié d'en tenir compte ou qu'il n'ait pu s'empêcher de diriger sciemment ses pas de ce côté, le résultat est le même : il est pris ! On ne transgresse pas un piège, sinon au sens physique de passer par-dessus, et on n'est pas sanctionné ou puni par lui. Tout cela ne fait qu'un et est mieux éclairé par la notion de danger que par celle d'interdit.

L'exploitation sociale et politique de l'interdit

Pourtant, certains faits semblent contredire ce tableau. Dans diverses sociétés, telle ou telle transgression pouvait entraîner une réaction punitive du groupe social et de l'autorité politique. Dans plusieurs sociétés, en Polynésie notamment, il était également possible à certains personnages d'imposer des tabous inédits afin, par exemple, de protéger leurs biens ou de promouvoir leur prestige. Les cas de ce genre ne peuvent toutefois se comprendre que comme des effets secondaires du mécanisme fondamental qu'ils visent à renforcer ou à détourner, mais qui seul les rend possibles. Dans les cultures qui développent un système d'interdits, ceux-ci n'ont généralement pas besoin d'autres protections que la sanction immanente redoutée qui fait partie de leur définition. Les transgressions ne sont, en outre, considérées comme illégales et ne sont réprimées par l'autorité ou le groupe que dans des cas particuliers. Par exemple, certaines transgressions sont censées entraîner des conséquences catastrophiques non seulement pour le transgresseur, mais aussi pour son entourage ou même pour tout le groupe, qui se sent alors fondé à réagir. Ou bien la personne du transgresseur devient elle-même, de par la logique du tabou, un danger permanent qu'il convient d'éliminer ; ou encore, l'acte du transgresseur est perçu par l'autorité comme ayant des connotations politiques qui appellent une répression. Mais, sur le fond, le système doit se tenir par lui-même, et les interventions extérieures visant, plus ou moins maladroitement, à le soutenir ne font guère que souligner une relative désaffection à son égard. La confusion qui peut alors se produire dans l'esprit du transgresseur ou de l'observateur étranger est la même que celle que fait l'automobiliste qui, en franchissant la ligne blanche continue avant le sommet d'une côte, pense ne devoir échapper qu'à la vigilance des policiers. Or, la sanction pre [...]

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Écrit par :

  • : philosophe, psychanalyste, ancien élève de l'École normale supérieure
  • : chargé de recherche au C.N.R.S.

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Pour citer l’article

Claude RABANT, Pierre SMITH, « INTERDIT », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/interdit/