INFORMATION : L'UTOPIE INFORMATIONNELLE EN QUESTION

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Vers une nouvelle Atlantide ?

Il n'y a de citoyen que par l'instruction et par l'information, affirmait en 1793 Condorcet dans son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. De la langue à l'écriture puis à l'imprimerie, le philosophe et mathématicien révolutionnaire tissait dans cet ouvrage, médiologique avant la lettre, un lien entre l'évolution des techniques de transmission et le façonnement des institutions, le changement des modes de savoir et des formes de société qui leur correspondent. L'« illumination générale des esprits », prédit-il, devrait garantir à travers la planète la formation de la démocratie des opinions et l'expansion de l'idéal de l'égalité réelle. Le « Fragment sur l'Atlantide » par lequel s'achève l'ouvrage et qui est un hommage au récit utopique de Francis Bacon est une évocation surprenante de l'avenir de l'humanité. Condorcet y dessine les contours d'une « république universelle des sciences », symbole de la « fraternité des nations » par le biais du savoir.

Un siècle plus tard, en 1895, c'est-à-dire bien avant que ne se définisse la notion cybernétique d'« information », la croyance utopique en une société-monde construite grâce au partage des connaissances et à l'accès universel au savoir oriente les premiers pas de la formalisation scientifique des concepts de « document » et de « documentation ». Le moment marque en fait deux naissances : celle d'une discipline scientifique ou d'un champ d'études que l'on connaît aujourd'hui comme « science de l'information » et celle de la notion de « mondialisme ». Deux avocats pacifistes belges, Henri La Fontaine (1854-1943), Prix Nobel de la paix en 1913, et Paul Otlet (1868-1944), fondent à Bruxelles l'Institut international de bibliographie. Leur projet est de constituer le « Livre universel du savoir », une vaste « encyclopédie documentaire embrassant l'univers », qui serait le fondement d'une « Cité mondiale », garante de la paix dans le monde. Otlet, en particulier, travaille la notion de « document », qui ne se limite pas aux textes mais embrasse les images et les « objets eux-mêmes ». Il normalise la fiche qui permet de le classer dans les fichiers des bibliothèques. Il crée le Mundaneum, un centre de documentation à vocation universelle. Dès 1908, le mot de « réseau » apparaît dans le domaine à l'occasion de la Conférence internationale de bibliographie et de documentation organisée à Bruxelles : « Les résultats de la coopération universelle doivent être mis à la plus large disposition de tous. C'est pourquoi l'organisation doit couvrir tous les pays d'un vaste réseau de services de documentation, établis dans tous les grands centres, par des groupes autonomes (associations ou administrations, institutions officielles ou privées), adhérant à un plan d'ensemble et le réalisant, selon les méthodes unifiées. » Otlet définit le livre comme un « livre-machine » : un instrument d'abstraction, une force intellectuelle, « accumulateur d'énergie », intensificateur de la puissance de l'humain, à l'image de la vapeur, de l'électricité et de la poudre. Dans son livre-testament, Traité de documentation. Le livre sur le livre (1934), Otlet anticipe le réseau des réseaux. Il imagine l'architecture du « réseau universel d'information et de documentation » : un réseau qui relie centres producteurs, distributeurs, utilisateurs, de toute spécialisation et de tout lieu. La télé-consultation de la grande bibliothèque, grand livre universel, se fait par les technologies de l'image relayées par le téléphone et le télégraphe. Ce projet d'établissement d'un « cerveau du monde » va de pair avec une vision « mondialiste », ancrée dans l'idée et l'idéal de la solidarité que matérialise un vaste réseau d'associations. « Mondialisme » et « mondialiste » sont les termes que le juriste belge utilise et que, en fait, il popularise, parce qu'il estime que ceux d'« internationalisation » et d'« international » connotent trop les rapports entre États-nations. Cette vision mondialiste qui englobe la multitude des acteurs non étatiques de la sphère planétaire le porte même à proposer en 1919 à la Société des Nations (S.D.N.) d'intégrer à la gestion solidaire des affai [...]

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Écrit par :

  • : professeur en sciences de l'information et de la communication, à l'université de Paris-VIII-Saint-Denis-Vincennes

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Armand MATTELART, « INFORMATION : L'UTOPIE INFORMATIONNELLE EN QUESTION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/information-l-utopie-informationnelle-en-question/