INÉGALITÉSAnalyse et critique

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Une société inégalitaire est-elle acceptable ?

Les discours philosophiques ou politiques favorables à l'égalité sociale se heurtent fréquemment à une argumentation opposée, qui légitime de fait les inégalités. Cette dernière n'est cependant pas homogène, ni d'un point de vue idéologique, ni en ce qui concerne les conséquences politiques qui en découlent. Son objectif est de délégitimer la revendication d'égalité des conditions sociales, taxée d'« égalitarisme ». Le discours anti-égalitaire se présente le plus souvent sous forme de variations autour de trois thèmes principaux, que nous présentons brièvement accompagnés des arguments qu'on peut développer pour s'y opposer.

Égalité et uniformité

L'égalité serait tout d'abord synonyme d'uniformité : elle coulerait tous les individus dans le même moule, elle les réduirait à un modèle unique. L'inégalité est alors défendue au nom du droit à la différence. L'argument se retrouve à l'occasion sous la plume des libéraux, voire des auteurs d'inspiration sociale-démocrate, mais c'est essentiellement la « nouvelle droite » qui tient ce discours. En assimilant égalité et identité d'une part et en réinterprétant de l'autre les inégalités en termes de différences, de manière à pouvoir justifier l'aggravation des premières au nom du respect des secondes, ce discours reprend un thème traditionnel de l'extrême droite, qui tient l'inégalité pour une loi ontologique et axiologique fondamentale, c'est-à-dire pour une nécessité naturelle aussi bien que pour une vertu morale et politique.

Or, pas plus que l'égalité n'implique l'identité (l'uniformité), l'inégalité ne garantit la différence. Bien au contraire : les inégalités de revenus génèrent des couches sociales au sein desquelles les individus sont prisonniers d'un mode et d'un style de vie, qu'ils sont plus ou moins tenus de suivre, pour « être (et rester) à leur place ». Quant aux inégalités de pouvoir, elles génèrent des hiérarchies bureaucratiques de places et de fonctions qui, du haut en bas, exigent de chaque individu qu'il normalise ses comportements, ses attitudes, ses pensées s'il veut espérer gravir les échelons. Inversement, loin d'uniformiser les individus, l'égalité des conditions sociales peut ouvrir à chacun d'eux de multiples possibilités d'action et d'existence, qui seraient plus favorables au développement de sa personnalité et en définitive à l'affirmation des singularités individuelles.

Égalité et inefficacité

Un deuxième argument est que l'égalité serait synonyme d'inefficacité. En garantissant à chacun une égale condition sociale (dans l'accès aux richesses matérielles, dans la participation au pouvoir politique, dans l'appropriation des biens culturels), elle démotiverait les individus, ruinerait les bases de l'émulation et de la concurrence, qui constituent le facteur premier de tout progrès. L'égalité serait nécessairement contre-productive, stérilisante, tant pour l'individu que pour la communauté.

Cet argument est surtout défendu par les libéraux. Certes le discours libéral ne s'affirme pas inégalitaire, puisqu'il se soucie au contraire de l'établissement de l'égalité formelle : de l'égalité juridique des individus privés face au marché, de l'égalité des citoyens face à la loi. Cependant, il tient les éventuelles inégalités sociales (inégalités de conditions, inégalités des chances, etc.) ou bien comme négligeables ou bien comme le prix à payer pour la garantie de la liberté politique et de l'égalité juridique aussi bien que pour l'efficacité économique. Et, dans cette mesure même, elles profiteraient en définitive à tout le monde, aussi bien aux perdants qu'aux gagnants.

Telle est par exemple la position de Friedrich von Hayek. Une partie de la gauche sociale-démocrate a tenté de justifier son abandon de toute velléité réformiste et son ralliement au paradigme libéral par l'idée, inspirée de la Théorie de la justice de John Rawls, que toute inégalité est en définitive justifiée du moment qu'elle est censée améliorer le sort des plus défavorisés.

Cet argument présuppose la « guerre de tous contre tous », caractéristique de l'économie capitaliste, tout en présentant cette dernière comme un modèle indépassable d'efficacité économique. Or, d'une part, cette efficacité n'a pas pour seule condition la concurrence sur le marché : la forte croissance économique de l'après-guerre a aussi reposé sur la réglementation de la concurrence et sur la prise en compte d'impératifs sociaux de réduction des inégalités. D'autre part et surtout, l'efficacité capitaliste a un coût : le gaspillage non seulement des ressources naturelles mais encore et surtout des richesses sociales. Les inégalités issues du marché stérilisent également l'initiative, la volonté, l'imagination et l'intelligence, le désir de se réaliser dans une tâche personnellement et/ou socialement utile, en un mot les talents de tous ceux dont elles aliènent l'autonomie, de tous ceux dont elles font des individus condamnés à obéir, à se soumettre, à subir ou qu'elles excluent purement et simplement de la vie sociale normale. Mesure-t-on assez ce formidable gaspillage de richesse sociale (en même temps que la somme de désespoir individuel) que constituent le chômage et la précarité de masse ? Dans un pays comme la France, l'efficacité économique de la société ne serait-elle pas supérieure si était utilisée la force de travail des sept millions de personnes affectées par le chômage et le sous-emploi selon un rapport du Commissariat au plan rendu public en 1997 ?

Égalité et « totalitarisme »

Le discours inégalitariste se replie, en dernier lieu, sur son argument majeur : l'égalitarisme serait synonyme de contrainte, d'aliénation de la liberté. Liberticide, il porterait atteinte au « libre fonctionnement du marché » en bridant la capacité et l'esprit d'entreprise, en déréglant les autorégulations spontanées du marché par la réglementation administrative, en se condamnant du même coup à étendre et à complexifier sans cesse cette dernière, jusqu'à enserrer l'économie et la société entière dans les rets d'une bureaucratie tentaculaire. En définitive, entre liberté politique et égalité sociale, il y aurait incompatibilité voire antagonisme, et les atteintes éventuelles que doit supporter la seconde seraient la condition, en même temps que la garantie, de la pérennité de la première. Inversement, dénoncer les inégalités, remettre en cause leur légitimité, ce serait faire le lit d'un totalitarisme niveleur qui prend la forme fa [...]

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Écrit par :

  • : professeur de sociologie à l'université de Haute-Alsace, Mulhouse
  • : professeur de sociologie à l'université Marc-Bloch, Strasbourg

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Pour citer l’article

Alain BIHR, Roland PFEFFERKORN, « INÉGALITÉS - Analyse et critique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/inegalites-analyse-et-critique/