INÉGALITÉSAnalyse et critique

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Tentative de définition

Toutes les sociétés humaines offrent le spectacle d'un certain nombre de disparités, plus ou moins accentuées, entre leurs membres. Chacun convient immédiatement que le chômeur de longue durée est aujourd'hui aussi peu l'égal du P.-D.G. d'une grande entreprise que le serf du Moyen Âge pouvait l'être du roi ou même seulement de son seigneur. Néanmoins, la définition de ce qu'est une inégalité sociale présente un certain nombre de difficultés, qu'il est indispensable de surmonter pour éviter que la notion ne reste floue et propice à des confusions.

Nous en proposerons la définition suivante : une inégalité sociale est le résultat d'une distribution inégale, au sens mathématique de l'expression, entre les membres d'une société des ressources de cette dernière, due aux structures mêmes de cette société et faisant naître un sentiment d'injustice au sein de ses membres.

Les éléments de cette définition appellent chacun un bref commentaire, essentiellement pour en souligner le caractère problématique et donc discutable.

Inégalité sociale et inégalité mathématique

La référence à la notion d'inégalité mathématique offre le double avantage de la simplicité et de l'univocité : elle est sans ambiguïté. Elle s'impose donc à ce titre, et toute définition des inégalités sociales y fait implicitement ou explicitement référence.

Une unité de mesure étant définie (mètre, année, franc, etc.), il y a inégalité mathématique entre deux grandeurs quand l'une est supérieure à l'autre. Par analogie, on peut dire qu'il y a inégalité entre deux membres d'une même société dès lors que l'un se trouve davantage doté de ressources qu'un autre : les ressources de l'un sont en quantité supérieure à celles de l'autre. Par exemple, A dispose d'un revenu annuel supérieur à B ; ou encore l'espérance de vie de A est supérieure à celle de B.

On pourra alors construire différents indicateurs statistiques d'inégalités : écarts par rapport à la moyenne, écarts par rapport à la médiane, classement des populations étudiées par quantiles (déciles, quartiles, centiles), etc. On disposera ainsi de données homogènes qui permettront des comparaisons dans le temps et dans l'espace. Surtout, on disposera de résultats qui, possédant l'apparente neutralité du chiffre, ne seront pas contestables, dans un domaine qui, par définition, prête aux débats et aux discordes.

Bien que claire, cette construction de la notion d'inégalité sociale prenant appui sur le concept mathématique d'inégalité ne va pas sans poser différents problèmes. En premier lieu, elle présuppose que toute réalité soit définissable en des termes qui la rendent mesurable, donc en définitive quantifiable. Or comment par exemple mesurer les disparités de qualité de vie ? Il n'est pas certain que les données disponibles quant au niveau de vie (pouvoir d'achat du revenu disponible, montant du patrimoine) en rendent parfaitement ou exhaustivement compte, bien au contraire.

En second lieu, toute mesure est discrète, au sens mathématique de ce terme : elle ne s'attache qu'à un aspect partiel d'une réalité complexe qu'elle décompose. Elle risque ainsi de négliger les rapports, les interactions entre les différents aspects de cette réalité et les phénomènes qui en résultent. Or nous verrons plus loin que les inégalités sociales présentent un caractère systémique (elles forment système), conduisant à une accumulation de handicaps ou, au contraire, d'avantages et de privilèges, qu'un tableau analytique de données chiffrées ne saisit pas et risque même d'occulter. Si la qualité de vie se laisse difficilement approcher de manière quantitative et ne se réduit en tout cas pas au niveau de vie, c'est non seulement parce qu'elle intègre d'autres dimensions que ce seul dernier, mais aussi et surtout parce qu'elle est en définitive la résultante de toutes les dimensions de la vie, laquelle résultante ne se réduit pas à une simple somme de données chiffrées.

Multidimensionnalité et superficialité des inégalités sociales

C'est directement à la multidimensionnalité des inégalités sociales que fait référence la notion de « ressources d'une société » à laquelle se réfère notre définition des inégalités sociales. Cette notion quelque peu vague de ressources présente précisément l'avantage d'être extensive : de pouvoir s'étendre à l'ensemble des aspects de la vie en société. Car les inégalités sociales touchent en définitive l'ensemble de ces aspects.

Par « ressources d'une société », il ne faut donc pas entendre seulement ses ressources matérielles ou financières : les flux de revenus et les stocks de patrimoine, l'espace à occuper et le temps à vivre, etc. ; mais aussi ses ressources sociales et politiques : la multiplicité et la diversité des rencontres et des réseaux de socialisation (associations, syndicats, partis, communautés religieuses), le pouvoir de se faire entendre et de défendre ses intérêts et ses droits, des positions institutionnelles valant privilèges, etc. ; ou encore ses ressources symboliques : les diplômes scolaires, la maîtrise des savoirs et des références culturelles, la capacité de se donner une image cohérente du monde, des autres et de soi, voire la capacité de l'imposer ou de la proposer à d'autres.

Si la notion de ressources permet ainsi de couvrir tout le champ des inégalités sociales, elle dit aussi la superficialité de ce champ. Car, en se plaçant du point de vue de la distribution inégalitaire des ressources sociales, toute étude des inégalités sociales se situe en aval des structures qui produisent ces ressources et les distribuent inégalitairement. Elle enregistre des effets de surface dont les causes sont à chercher dans le tréfonds des relations fondamentales que les hommes entretiennent entre eux : division de la société en castes, ordres ou classes ; régime de la propriété (communautaire, étatique, privée) des moyens de production ; division sociale des travaux et des fonctions ; forme et structure du pouvoir politique ; etc.

Inégalités sociales, inégalités naturelles, inégalités individuelles

Une définition des inégalités sociales ne peut cependant se dispenser de se référer à ces structures comme à leurs causes déterminantes, pour éviter de faire de toute inégalité pouvant exister entre les membres d'une société une inégalité sociale. Car, pour qu'une inégalité puisse être qualifiée de sociale, il faut qu'elle soit l'œuvre de la société dans le cadre de laquelle on la constate, c'est-à-dire de ses structures fondamentales.

Toute inégalité dans la société n'est pas une inégalité sociale. Il peut s'agir d'une inégalité supra-sociale, trouvant sa source dans la nature (nous laissons ici de côté la surnature : la providence, la volonté divine, etc.). Ainsi, une société n'est-elle pas directement responsable des disparités de fertili [...]

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Écrit par :

  • : professeur de sociologie à l'université de Haute-Alsace, Mulhouse
  • : professeur de sociologie à l'université Marc-Bloch, Strasbourg

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Pour citer l’article

Alain BIHR, Roland PFEFFERKORN, « INÉGALITÉS - Analyse et critique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/inegalites-analyse-et-critique/