INDE (Le territoire et les hommes)Histoire

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

L'Inde musulmane

Sur la scène politique morcelée de l'Inde du Nord, l'unité ne revient qu'à l'extrême fin du xiie siècle, imposée de l'extérieur, et par un envahisseur musulman. L'Inde n'en est pas à son premier contact avec l'Islam. La conquête arabe dans son élan initial avait abouti en 712 à faire entrer le Sind dans la mouvance des califes de Bagdad. L'Islam avait pris pied pacifiquement à la même époque sur les côtes méridionales du Dekkan, parmi les colonies marchandes arabes établies là depuis l'Antiquité, et d'ailleurs fortement indianisées. La pénétration islamique qui commence au xe siècle par les passes montagneuses du Nord-Ouest est le fait de Turcs au passé nomade encore frais, récemment islamisés, et entrés au service des émirs sassanides d'Iran, avant de se saisir de Ghaznī en 962, et de se tailler en Afghānistān contre leurs anciens maîtres un royaume indépendant. Avec Mahmūd de Ghaznī (998-1030), l'expansion ghaznévide déferle dans la plaine indienne sous la forme de dix-sept raids, lancés au nom de la guerre sainte contre les centres économiques et religieux les plus prestigieux et les plus riches (Multān, Mathurā, Kanauj, Somnāth). Ces expéditions laissent des dynasties abattues, des populations massacrées, des trésors vidés, un patrimoine artistique ravagé. Toutefois, les visées expansionnistes de Mahmūd sont moins dirigées vers l'Inde que vers l'Iran et la mer Caspienne. Il n'annexe donc durablement à ces États qu'une portion du Pañjāb. Puis les divisions de ses successeurs mettent fin pour cent cinquante ans au danger musulman.

Le sultanat de Delhi

La menace renaît au xiie siècle avec les ambitions conquérantes de Muhammad de Ghūr (1163-1206), chef d'un clan afghan qui a supplanté les Ghaznévides. Affronté à la valeureuse résistance des Rajput, fédérés par Prthvī Rāja, dont la geste est entrée dans la légende, il est battu une première fois, mais l'emporte l'année suivante à la bataille de Tarāin (1192). La conquête ghuride, destructrice et iconoclaste, progresse ensuite en dix ans jusqu'au golfe du Bengale, face à un ennemi désuni. Muhammad de Ghūr est ensuite rappelé en Asie centrale, où son empire se disloque, et laisse en Inde comme vice-roi son général Qutbu'd-Dīn Aibak, un esclave. Il est assassiné en 1206, et la maison de Ghūr réduite à l'insignifiance. Aibak prend alors le titre de sultan de Delhi, et fonde le premier empire musulman indien.

Son successeur Iltutmish (1210-1236) s'emploie durant tout son règne à consolider l'empire, en butte aux rébellions indigènes dans les régions insoumises et aux manœuvres hostiles de ses concurrents de la noblesse musulmane. Il doit en outre contenir au nord-ouest la première poussée offensive des Mongols de Gengis-Khan, qui s'installent sur l'Indus à partir de 1221. Jusqu'à la fin du siècle, cette menace d'invasion, concrétisée par des incursions périodiques en terre indienne, constitue la préoccupation dominante des sultans de Delhi et les détourne de chercher à s'étendre en direction du Dekkan. Iltutmish pose en même temps les bases de l'administration du nouvel empire, qui n'est encore qu'une immense zone d'occupation militaire, répartie au gré du souverain en concessions révocables, entre les membres d'une noblesse toujours tentée de s'émanciper de la tutelle impériale. L'œuvre est poursuivie avec énergie par l'esclave Balban, vice-roi de fait de 1246 à 1266, puis sultan en titre jusqu'à sa mort en 1287. Le pouvoir est alors saisi par le clan des Khalī. ‘Alā'u'd-Dīn Khaljī (1296-1316) conduit le sultanat au faîte de sa puissance. Il repousse les dernières expéditions mongoles, dont le danger s'estompe après 1306, tout en parachevant la soumission de l'Inde du Nord. Puis il lance l'eunuque Malik Kāfur, un esclave hindou converti, à la conquête du Dekkan, accomplie en trois fulgurantes campagnes de 1307 à 1311. Tous les royaumes péninsulaires jusqu'à Madura sont assujettis au tribut. ‘Alā'u'd-Dīn, pour vaincre la tendance chronique au morcellement, impose dans tout l'empire à l'aristocratie turque et aux chefs locaux hindous une discipline de fer, frappant leurs revenus à la base par la fiscalité et les surveillant par un système d'espionnage omniprésent. La dynastie Khaljī sombre après lui. Le siècle des Tughluq (1320-1413) est celui du déclin. Muhammad bin Tughluq (1325-1351), esprit mégalomane et instable, perd le Rājasthān, le Bengale et la totalité du Dekkan. Le long règne du pacifique et dévot Fīrūz (1351-1388) représente un répit, célébré comme un âge d'or par les chroniqueurs, grâce au gouvernement efficace du vizir Maqbul. La débâcle, ensuite, se précipite. Alors paraît Tamerlan, maître déjà de l'Asie centrale et antérieure, à qui s'offre une occasion comme n'en eurent jamais les Mongols. Il franchit l'Indus en septembre 1398, atteint Delhi en trois mois, razziant le Pañjāb au passage, met la capitale à sac, et repart avec un énorme butin par une autre route. Il laisse l'Inde du Nord dans l'anarchie.

Le sultanat de Delhi, né de la conquête étrangère, s'est attiré d'emblée l'hostilité irréductible de l'aristocratie hindoue, mais n'a pas soulevé de véritable résistance populaire. La vie quotidienne de la masse paysanne indienne est en effet peu affectée par les vicissitudes de l'histoire politique et militaire, sauf quand l'affermage de l'impôt des provinces aux spéculateurs, fléau qui surgit chaque fois que le pouvoir central faiblit, rend la charge fiscale insupportable. Le changement le plus apparent est la diffusion de l'islam dans l'univers hindou. Le sultanat est en effet un État musulman, dont les souverains, par une pieuse fiction légale, demandent encore parfois l'investiture du calife, et affichent en général le respect des oulémas et de la loi coranique. Mais passées les violences religieuses de la conquête, la raison d'État commande la tolérance envers l'hindouisme, majoritaire. Les conversions volontaires d'hindous à l'islam sont d'ailleurs relativement nombreuses. Des contaminations sont bientôt sensibles dans la pratique religieuse populaire, où la piété mystique prêchée par les soufis rencontre le courant dévotionnel de la bhakti hindoue. Ces convergences durables se retrouveront au xve siècle dans les poèmes spirituels de Kabir, et au xvie siècle dans les enseignements de Nanak, le fondateur de la religion sikh. Mais l'islam, religion monothéiste et militante, de riche tradition, ne se laisse pas absorber par l'hindouisme comme les croyances des conquérants antérieurs. La coexistence de ces deux confe [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 34 pages

Médias de l’article

Inde, Inde ancienne

Inde, Inde ancienne
Crédits : Encyclopædia Universalis France

carte

Inde, empire mogol

Inde, empire mogol
Crédits : Encyclopædia Universalis France

carte

L'empereur moghol Babur

L'empereur moghol Babur
Crédits : IndiaPictures/ UIG/ Getty Images

photographie

L'empereur Jahangir, peinture moghole

L'empereur Jahangir, peinture moghole
Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

photographie

Afficher les 26 médias de l'article


Écrit par :

Classification

Autres références

«  INDE  » est également traité dans :

INDE (Le territoire et les hommes) - Géographie

  • Écrit par 
  • Philippe CADÈNE, 
  • François DURAND-DASTÈS, 
  • Georges MASCLE
  •  • 16 377 mots
  •  • 9 médias

L'Union indienne s'étend sur un vaste territoire d'environ 3 287 263 kilomètres carrés et rassemble près de 1,2 milliard d'habitants en 2013. Cet espace, grand comme six fois la France et abritant près d'un sixième de la population mondiale, appartient à l'Asie des hautes densités dont il résume les caractéristiques essentielles. Alors que les massifs montagneux, tout particulièrement la […] Lire la suite

INDE (Le territoire et les hommes) - L'économie contemporaine

  • Écrit par 
  • Gilbert ÉTIENNE, 
  • Joël RUET
  •  • 11 951 mots
  •  • 11 médias

En 1947, année de son indépendance, l'Inde était un des pays les plus avancés du monde non occidental en raison de ses élites modernes, de ses infrastructures, de ses noyaux industriels – développés par des entrepreneurs ambitieux et pugnaces, face aux mesures démobilisatrices voire coercitives de la puissance coloniale britannique –, en raison également des progrès de certaines zones agricoles. E […] Lire la suite

INDE - Les institutions

  • Écrit par 
  • Samuel BERTHET
  •  • 4 387 mots
  •  • 3 médias

Les institutions indiennes régissent la plus grande démocratie du monde. Au-delà du cliché, l’expression correspond à un fait concret : la tenue régulière et sans interruption de consultations électorales libres du plus grand électorat du monde, et ce depuis les législatives de 1951-1952, quatre ans après l’ind […] Lire la suite

INDE (Arts et culture) - Les doctrines philosophiques et religieuses

  • Écrit par 
  • Jean FILLIOZAT
  •  • 16 834 mots
  •  • 3 médias

Les littératures philosophiques de l'Inde sont parmi les plus variées et les plus abondantes du monde ; elles correspondent à une production ininterrompue depuis la fin du deuxième millénaire avant notre ère jusqu'à nos jours et dans une aire culturelle immense. Elles se sont d'autre part largement répandues à travers toute l'Asie centrale et orientale et dans tout le Sud-Est asiatique.La spéculat […] Lire la suite

INDE (Arts et culture) - Les sciences

  • Écrit par 
  • Francis ZIMMERMANN
  •  • 14 264 mots
  •  • 2 médias

L'histoire des sciences, au sens où nous l'entendons en Occident, a bénéficié d'apports spécifiques de l'Inde, au moins dans trois domaines : l'astronomie, les mathématiques et les sciences médicales. D'autres disciplines scientifiques, la physique par exemple, n'ont pas été cultivées en Inde, sinon sous une forme purement spéculative. À bien des égards, […] Lire la suite

INDE (Arts et culture) - Langues et littératures

  • Écrit par 
  • Jean-Pierre DURIX, 
  • Jacqueline FILLIOZAT, 
  • François GROS
  •  • 10 533 mots
  •  • 3 médias

Dans le sous-continent indien aux côtés du bloc dravidien, des groupes munda et tibéto-birman, le groupe linguistique de loin le plus important est le groupe indo-aryen. Les langues indo-aryennes forment la branche indienne de la famille indo-européenne. Elles sont parlées par 78 p. 100 de la population actuelle du sous-continent, soit 73 p. 100 des Indiens, la quasi-totalité des Pakistanais, 70 p […] Lire la suite

INDE (Arts et culture) - L'art

  • Écrit par 
  • Raïssa BRÉGEAT, 
  • Marie-Thérèse de MALLMANN, 
  • Rita RÉGNIER
  •  • 49 163 mots
  •  • 62 médias

L'art indien a fourni une contribution importante et originale au patrimoine artistique de l'humanité.Contribution importante par la persistance, jusqu'à l'époque contemporaine, d'une tradition dont les manifestations matérielles n'apparaissent guère avant le iiie siècle avant l'ère chrétienne, mais qu'on ne […] Lire la suite

INDE (Arts et culture) - L'expansion de l'art indien

  • Écrit par 
  • Bernard Philippe GROSLIER
  •  • 5 221 mots
  •  • 6 médias

Nul océan ne mérite mieux son nom que l'océan Indien. Non seulement l'Inde y enfonce son formidable soc mais, de plus, sa civilisation en a parcouru toutes les eaux et en a modelé les rivages orientaux à son image. Par son amplitude géographique et son poids sur le cours des peuples, l'expansion indienne est un des mouvements les plus importants de l'histoire.À l'ouest, certes, les échanges ont su […] Lire la suite

INDE (Arts et culture) - Le cinéma

  • Écrit par 
  • Amandine D'AZEVEDO, 
  • Charles TESSON
  •  • 6 967 mots

Le cinéma indien reste pour beaucoup de gens associé à un nom, celui de Satyajit Ray, l’auteur du Salon de musique (1958), et à un record : 1907 films en 2015, qui font de ce pays le plus gros producteur de films du monde. C’est là son double visage. D’un côté, la tradition d’un cinéma d’auteur, d’artistes, associé à un nom (Ray), à […] Lire la suite

INDE (Arts et culture) - Les mathématiques

  • Écrit par 
  • Agathe KELLER
  •  • 5 560 mots
  •  • 3 médias

On traitera ici des pratiques et pensées mathématiques qui ont eu cours dans le sous-continent indien – en « Asie du Sud », comme on dit communément dans les pays anglo-saxons –, puisque l’aire géographique concernée couvre tout autant l’Inde que le Pakistan, le Bangladesh, le Bhoutan et l’île de Ceylan actuels. Qu’il s’agisse de sources archéologiques ou de textes écrits dans de multiples langues […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

8 octobre 2005 Pakistan. Séisme dévastateur

l'histoire du pays et lance un appel à l'aide internationale. L'Inde, qui dispute ce territoire au Pakistan depuis 1947, offre aussitôt son assistance. Les jours suivants, les secours tardent à s'organiser et ne parviennent que lentement dans les zones montagneuses, difficiles d'accès. La gestion de la crise, notamment par l'armée, est mise en cause […] Lire la suite

Pour citer l’article

Christophe JAFFRELOT, Jacques POUCHEPADASS, « INDE (Le territoire et les hommes) - Histoire », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/inde-le-territoire-et-les-hommes-histoire/