IMMANENCE ET TRANSCENDANCE

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Le réalisme métaphysique et religieux

Dans l'esprit de la métaphysique classique, depuis Platon, les deux notions d'immanence et de transcendance sont liées (que ces termes soient présents ou non), s'impliquant l'une l'autre comme des contraires qui s'appellent et s'excluent. L'idéalisme platonicien peut servir de paradigme ou d'exemplaire pour éclairer leur signification. C'est à partir et au moyen du platonisme que la métaphysique classique (le spinozisme excepté) a pu réaliser (chosifier, durcir et prendre au pied de la lettre) ces deux notions antithétiques. L'immanence désignait l'intériorité de ce monde-ci, l'ensemble des êtres qui résidait en ce monde et le constituait selon l'ordre « inférieur » de la sensibilité, de la temporalité, de la contingence et de la finitude. Cet ordre ne trouvait sa place et son sens que par référence à un tout autre ordre conçu comme transcendant, c'est-à-dire à la fois « supérieur » et radicalement distinct et séparé. Le transcendant, ou absolu, comme idéalité, éternité et perfection, relativisait donc ce monde-ci et le donnait comme ce qui manquait de perfection, d'idéalité et de permanence. Monde sensible du devenir et de la contingence, il était l'« inessentiel » (pour reprendre la terminologie hégélienne). L'unification impossible des deux mondes devenait l'origine du malheur et de l'aliénation de la conscience. Tout était décentré et la vraie vie, le vrai monde se trouvaient « ailleurs ». Le transcendant, qui était d'abord le monde connaissable et lumineux des Idées, à la fois vraies, belles, justes et rationnelles, devint peu à peu, à travers Plotin, le néo-platonisme et la théologie négative, le lieu d'une vraie vie et d'une réalité vraie, mais qui n'était plus exprimable en un discours intelligible. D'abord fondement du sens de l'immanent, le transcendant devint peu à peu l'inconnaissable même, qui n'était lumière que par la médiation de la plus profonde ténèbre. L'Un, déjà chez Platon et Plotin, était « au-delà de l'essence ». Dans la théologie négative, cet au-delà devint le tout-autre, monde impensable, ténèbre sur-essentielle chez Denys l'Aréopagite, néant créateur de l'Un et plus ineffable que l'Un même chez Damascius (né à Damas vers 470), nuit des sens et de l'esprit chez Jean de la Croix. Le transcendant devenait l'inaccessible référence qui permettait d'interpréter ce monde-ci au moyen des différentes herméneutiques religieuses (kabbale juive et, ensuite, kabbale chrétienne, théologies mystiques de Denys l'Aréopagite et de Jacob Bœhme, mystiques espagnoles, flamandes et allemandes).

Il y avait là une inconsciente et bien involontaire ironie ontologique : au terme d'un renversement radical et dialectique, c'est le monde immanent qui désormais éclaire le transcendant, la Copie qui illumine, glorifie et justifie le Modèle, le microcosme qui permet de connaître le macrocosme (avec Nicolas de Cues) et c'est, pour le dire enfin, l'homme seul qui permet de connaître Dieu. (Cela est vrai, en fait, de Plotin à saint Augustin.)

Le dogmatisme de la transcendance avait seulement permis de mettre en place un certain nombre de concepts (l'Un et le Tout, l'Unique et l'Universel, le Même et l'Autre), mais non pas du tout de connaître réellement l'être de la transcendance. On n'avait jamais été en présence que d'une imagination en hauteur, pour reprendre l'expression de Léon Brunschvicg ; en réalité, le transcendant était non pas modèle mais copie et projection de l'immanent, copie et renversement fantastiques, comme l'ont montré Feuerbach et Marx.

Mais l'imagination de la transcendance n'a pas seulement pour origine les processus mystificateurs et idéologiques de la classe dominante qui veut, par un recours à la métaphysique, justifier son action, sa domination et sa morale. Cette imagination est aussi une projection du Désir et une erreur anthropomorphique de l'entendement ; c'est donc aussi du point de vue gnoséologique (et non pas seulement politique) qu'il faut considérer l'affirmation d'une transcendance comme être à la fois supérieur et distinct, et qui ne serait accessible que par un saut (acte de foi, extase, herméneutique, conscience morale, pari métaphysique). Cette affirmation est absurde parce qu'elle est en réalité l'opération de l'immanence elle-même et que celle-ci ne peut affirmer un tout autre monde, s'il est vrai que l'Absolu étant l'infini ne saurait être que le Tout, c'est-à-dire l'Unique. Il n'y a qu'un monde parce qu'on ne saurait envisager deux infinis, ou quelque chose qui tomberait en dehors de l'infini.

C'est pourquoi l'on peut dire que la critique de la métaphysique classique, comme simple justification des religions et des théologies, a été effectuée non pas tant par Kant que par Spinoza. Kant, qui substitue la croyance à la connaissance, ne met pas fin aux affirmations transcendantes sur l'existence d'une Chose en soi ; il achève certes la métaphysique rationaliste et dogmatique, cependant, au-delà du phénomène, il laisse subsister un noumène inaccessible par l'entendement, mais non pas étranger à la raison pratique : la Loi morale, obligatoire, impérieuse et catégorique, réintroduit sous forme du Devoir et en termes d'obéissance éthique et politique une transcendance qui dépasse la sensibilité, la temporalité et la contingence. Et cette transcendance de la Loi morale laisse ouverte une transcendance ontologique : le noumène comme au-delà impensable mais réel.

En fait, Kant ne rompt pas avec la logique traditionnelle : l'affirmation d'une transcendance, d'abord intelligible puis inintelligible et purement morale, [...]

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Pour citer l’article

Robert MISRAHI, « IMMANENCE ET TRANSCENDANCE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/immanence-et-transcendance/