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Île de Pâques : principaux sites

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Statues de l'ile de Pâques, 2

Statues de l'ile de Pâques, 2
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Les récits qui proviennent de l'île de Pâques, accompagnés par l'étrange mélodie des noms pascuans, évoquent des images fantastiques : Te Pito o te Henua, le nombril du monde ; Ranoraraku, les statues géantes ; Orongo, l'Homme-Oiseau ; Rongorongo, l'écriture indéchiffrée ; Toromiro, l'arbre disparu, etc.

Le contraste entre le dénuement de l'île et le caractère hors norme des œuvres de la société pascuane engendre l'incrédulité, le merveilleux et le mystère. Sans ce parfum particulier, qui se soucierait de ce caillou plus petit que l'île d'Oléron ? Mais l'île de Pâques et sa poignée d'habitants forment un microcosme où l'aventure humaine manifeste son audace et dévoile sa fragilité ; à ce titre, le destin de l'île et de ceux qu'elle nourrit pourrait préfigurer celui de la Terre et de l'humanité.

Une extrême insularité

Dans l'océan Pacifique, à 270 26' 30'' de latitude sud et 1090 26' 14'' de longitude ouest, l'île de Pâques ou Rapa Nui, est distante de 3 747 kilomètres des côtes du Chili, pays dont elle fait partie depuis 1888 ; elle se situe à 2 500 kilomètres au sud-est de l'archipel des Gambier (Polynésie française) et à 2 250 kilomètres de l'îlot de Pitcairn (Grande-Bretagne).

L'île de Pâques (165 km2) a la forme d'un triangle dont le côté le plus grand mesure 24 kilomètres. Elle naît il y a 2,5 millions d'années, lorsque le Poike surgit de l'océan, profond de 3 840 mètres ; haut de 370 mètres, ce volcan forme l'angle est de l'île. Au sud-ouest, le cratère du Rano Kau est vieux de 1 million d'années ; haut de 324 mètres, son fond est occupé par un lac. L'éruption du Te Revaka, il y a 300 000 ans, donna à l'île sa forme actuelle ; culminant à 506 mètres, il est parsemé de cent quatre cônes adventifs. Les dernières coulées datent d'environ 10 000 ans. La croûte de lave est parcourue par de nombreuses cavités, parfois très vastes.

Le climat est subtropical ; la température ne présente que de faibles écarts entre l'été (23,4 0C) et l'hiver (17,8 0C). La pluviométrie (1 350 mm) est très irrégulière, aussi bien au cours de l'année que d'une année à l'autre (de 760 à 1 550 mm). Il n'y a ni source ni ruisseau ; les seules eaux permanentes se trouvent au fond des cratères et dans quelques cavités.

La douce topographie de l'île ne protège pas du vent, fort et constant. La mer, souvent agitée, bat des côtes déchiquetées et des falaises hautes de 100 à 300 mètres ; il existe toutefois deux petites plages de sable corallien sur la côte nord-est (Anakena et Ovahe). L'atterrissage le moins périlleux se fait dans la baie de Hanga Roa (ou baie de Cook) sur la côte ouest.

Éloignement considérable, direction défavorable des vents et des courants, faible superficie, âge récent et côtes abruptes ont formé autant d'obstacles au peuplement animal et végétal de l'île ; ses ressources sont donc limitées et leur capacité de régénération quasi nulle. Toutefois, les premiers occupants polynésiens ont créé les conditions propices au développement d'une société aux réalisations étonnantes. Au cours d'un millénaire de solitude, cette société minuscule s'est adaptée aux changements les plus radicaux de son environnement ; elle n'a survécu que difficilement à la venue des Européens.

L'Europe découvre les Pascuans

À la fin du xvie siècle commence la quête d'une fabuleuse Terra Australis Incognita qui, croit-on, contrebalance au sud la masse des continents de l'hémisphère Nord. À 270 sud, le flibustier Edward Davis aperçoit, en 1687, une terre basse et sableuse. En 1721, la Compagnie hollandaise des Indes occidentales lance Jacob Roggeveen à la recherche de cette terre, à la tête de 223 hommes et d'une flotte de trois navires ; le 5 avril 1722, jour de Pâques, une île apparaît à la latitude annoncée par Davis.

Le débarquement sur « l'île de Pâques » a lieu le 10 dans la baie d'Hanga Hoonu ; de nombreux insulaires accueillent 134 hommes bien armés. Quelques centaines de mètres sont parcourus lorsque des marins apeurés ouvrent le feu : une douzaine de Pascuans sont tués ; ensuite, des échanges s'établissent. Roggeveen lève l'ancre le 12 avril.

Dans les journaux de Jacob Roggeveen et de Cornelius Bouman, il est question d'une région de l'île plus fertile que celle qui a été visitée, de champs carrés bordés de fossés secs, de sept maisons en forme de bateau renversé, longues d'une quinzaine de mètres, de pirogues à balancier, longues de trois mètres, faites de petites planches cousues, de statues et du culte qui leur est rendu, des productions vivrières et de leur préparation, des vêtements en écorce battue et des parures, particulièrement de celles qui distendent le lobe de l'oreille ; parmi les insulaires, seules deux ou trois femmes ont été vues. Les statues, hautes de 9 mètres, frappent les Hollandais d'étonnement, d'autant plus qu'il n'y a pour les ériger, ni madrier, ni corde solide ; ce mystère se dissipe lorsqu'on les croit modelées en argile.

En 1770, le vice-roi du Pérou envoie Felipe González à la recherche de la terre de Davis. À bord de deux navires, une expédition forte de 546 hommes atteint l'île le 15 novembre ; elle est baptisée « San Carlos », nom du roi d'Espagne. Cinq cents hommes débarquent sur la côte nord ; la moitié d'entre eux montent planter trois croix sur le mont Poike ; le document de prise de possession, lu à cette occasion, est contresigné par trois chefs pascuans. Le 21, les Espagnols lèvent l'ancre.

La foule qui les a accueillis est estimée à mille personnes parmi lesquelles peu de femmes et d'enfants. Dans ce monde dépourvu de bois, la dimension extraordinaire des statues nommées moai provoque l'admiration des Espagnols. Un dictionnaire d'une centaine de mots est recueilli, une carte établie, des croquis topographiques dressés, sur lesquels figurent des statues et leur coiffe de tuf rouge.

Le 12 mars 1774, James Cook découvre à la lunette les statues de l'île de Pâques ; l'équipage de la Resolution (112 hommes) est alors affaibli par la vaine recherche du continent austral. Le 14 et le 15, les environs d'Hanga Roa et la côte sud sont visités. Au journal et à une carte de Cook s'ajoutent les notes de William Wales, John Pickersgill, Johann et Georg Forster, ainsi que quelques dessins de Johann Forster et de William Hodges.

La population visible est estimée à six cents ou sept cents personnes ; mais les femmes et les enfants ne se montrent pas. L'impression dominante est celle d'une grande pauvreté, à peine atténuée par l'existence de plantations parfois vastes. La plus grande des maisons mesure 18 mètres de longueur. Des objets sont acquis, dont des bois sculptés. Les Forster n'observent pas plus d'une vingtaine de végétaux différents, dont deux ou trois petits arbustes. Les Pascuans sont reconnus comme étant des Polynésiens par leur aspect physique, leur langue et leurs coutumes.

En 1786, l'expédition de Jean François de Galaup de Lapérouse, forte de 220 membres à bord de deux navires, comprend sept scientifiques et trois dessinateurs. L'ancre est jetée dans la baie d'Hanga Roa les 9 et 10 avril. Soixante-dix hommes se rendent à terre, où les attendent mille deux cents Pascuans, dont trois cents femmes. Les environs du débarcadère sont soigneusement décrits, une carte en est dressée, sur laquelle figurent cinq plates-formes portant des statues, huit maisons couvertes de jonc (l'une d'elles est longue de 100 m), une tour et deux maisons en pierre, deux groupes de grottes ; les jardins couvrent plus de 170 hectares. Le centre de l'île et sa côte sud sont mieux cultivés et plus peuplés que la baie de Cook ; y sont notées une maison de 100 mètres de longueur, sept plates-formes portant des statues et, dans le cratère du Rano Kau, de belles plantations de bananiers et de mûriers à papier. Les seuls bois sculptés observés alors sont trois ou quatre massues tenues par des chefs. Des porcs, des chèvres et des moutons sont donnés aux Pascuans ; le jardinier sème des légumes et des arbres fruitiers. Rien ne survivra.

Ces observations sont les dernières un peu détaillées avant celles qui seront faites par le frère Eugène Eyraud, en 1864. En effet, dans la première moitié du xixe siècle, des centaines de baleiniers, phoquiers et santaliers envahissent le Pacifique sud ; certains équipages capturent les insulaires, quand ils ne les tuent pas ; aussi les Pascuans sont-ils souvent hostiles. Aucune expédition scientifique ne se risque à accoster (Lisiansky, 1804 ; Kotzebue, 1816 ; Dupetit-Thouars, 1838). Les échanges avec les Pascuans ont lieu à bord des navires. Le 7 septembre 1862, Joseph Laurent Lejeune, commandant le Cassini, constate, au cours d'une halte de quelques heures, la robustesse des mille deux cents à mille quatre cents personnes massées sur le rivage ; il rédige un rapport destiné aux religieux de la congrégation des Sacrés-Cœurs pour les décider à envoyer une mission.

Le déclin démographique

L'impact sanitaire de la venue des Européens est difficile à évaluer. Les vêtements obtenus des Hollandais en 1722 ont peut-être semé des germes pathogènes. En effet, Gonzáles, Cook et Lapérouse font état d'une faible population. Ensuite, malgré le passage attesté d'au moins 95 navires entre 1786 et 1862, le déclin démographique n'est pas évident ; en effet, la foule qui reçoit Lejeune est aussi nombreuse que celle que Lapérouse a décrite.

L'année 1862 marque le début d'un siècle dramatique. En décembre, huit navires péruviens raflent plusieurs centaines de Pascuans, peut-être même un millier, pour les vendre comme esclaves. La plupart meurent dans l'année sur le continent. Leur sort émeut l'opinion internationale, les pirates sont pourchassés et une douzaine de survivants rapatriés.

Au début de janvier 1864, le Suerte, venant de Tahiti, débarque six rescapés en même temps que le frère Eugène Eyraud ; ce dernier passe neuf mois très difficiles au milieu des Pascuans, qu'il ne parvient pas à convertir. Il assiste aux préparatifs de la cérémonie de l'Homme-Oiseau et signale la présence, dans toutes les maisons, de statuettes en bois et de tablettes portant des caractères hiéroglyphiques. Recueilli à moitié mort le 11 octobre 1864, il revient le 23 mars 1866 avec le père Hippolyte Roussel ; ils sont bientôt rejoints par le frère Théodule Escolan et le père Gaspard Zumbohm. La population accepte enfin d'entendre la bonne parole ; sa conversion semble totale à la mort d'Eyraud, le 19 août 1868. Le père Roussel, auteur d'un dictionnaire français-pascuan, reste, malgré de nombreuses omissions, un témoin essentiel de la vie de cette petite société.

En 1868, le capitaine norvégien Peter Arup fait une courte halte au cours de laquelle il acquiert des objets en bois sculpté. Le 31 octobre, les officiers du navire anglais Topaze sont accueillis par les missionnaires et par Onésime Dutrou-Bornier, un Français établi depuis peu sur l'île. Richard Sainthill et John Linton Palmer, le chirurgien de la Topaze, traversant l'île, parviennent à la carrière de statues du Rano Raraku. Dans le centre cérémoniel d'Orongo, ils découvrent une statue haute de 2,42 m ; ils démolissent la maison qui l'abrite et rapportent la statue en Angleterre. L'impunité de cette profanation montre que la société pascuane est alors en pleine mutation.

La population, jusqu'alors dispersée, est concentrée autour des deux missions, à Hanga Roa et à Vaihu, et aux abords de la maison de Dutrou-Bornier, à Mataveri. Depuis le retour des rescapés, une épidémie de petite vérole et la tuberculose l'ont considérablement amoindrie ; en 1869, elle est de six cent cinquante personnes. Puis Dutrou-Bornier attaque la mission qui, en 1871, abandonne le terrain. Les missionnaires emmènent cent soixante-huit Pascuans à Mangareva, puis à Tahiti ; un autre groupe de deux cent quarante-sept insulaires les y rejoint en 1872. Dès lors, il n'y a plus que deux cent trente habitants sur l'île. Dutrou-Bornier y développe des cultures maraîchères et un élevage de moutons pour le compte de la firme Salmon-Brander, de Tahiti. En 1872, ce sont des Pascuans bien peu catholiques que l'aspirant de marine Julien Viaud (Pierre Loti) décrit dans les notes rédigées lors de son passage à bord de La Flore. L'amiral de Lapelin fait alors décapiter un moai, exposé aujourd'hui dans le hall du musée de l'Homme, à Paris.

Entre 1879 et 1888, le destin de l'île, de ses cent onze habitants et de dizaines de milliers de moutons, est entre les mains d'Alexandre Salmon, un demi-Tahitien qui sert de guide éclairé, d'interprète et de pourvoyeur d'objets aux différentes missions scientifiques comme celles de l'Allemand Wilhelm Geiseler en 1882 et de l'Américain William Thomson en 1886 ; ce sont les premiers à sauvegarder la mémoire d'une culture moribonde.

De mémoire de Pascuan ...

La première véritable enquête ethnographique, qui implique le recueil de témoignages multiples, est celle qu'a menée Katherine Routledge, une Anglaise instruite et fortunée. Au cours d'un séjour de dix-sept mois, en 1914 et 1915, elle sollicite la mémoire (et la fantaisie) de treize insulaires nés vers 1840. Juan Tepano, le guide-traducteur de Katherine Routledge, né en 1872, est également, en 1934-1935, le principal informateur de la mission franco-belge composée de l'ethnologue suisse Alfred Métraux, dont la synthèse publiée en 1940 reste l'ouvrage de référence sur la culture pascuane, et de l'historien de l'art belge Henri Lavachery.

En 1955-1956, la mission dirigée par Thor Heyerdahl marque l'avènement de l'archéologie scientifique à Rapa Nui, grâce aux travaux de Carlyle Smith, Edwin Ferdon, Arne Skölsvold et William Mulloy ; puis les sites prestigieux de Tahai, Anakena, Orongo, Akivi et, en 1995, l'ahu Tongariki sont restaurés. L'inventaire archéologique, commencé en 1976 par les archéologues chiliens Claudio Cristino et Patricia Vargas, localise 19 000 structures réparties sur 77 p. 100 de la superficie de l'île.

Île de Pâques : principaux sites

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Île de Pâques : les principaux sites archéologiques. 

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L'origine des Pascuans

James Cook et Hippolyte Roussel, familiers des Polynésiens, placent sans hésiter les Pascuans dans la grande famille de ce peuple de marins. Mais leur origine amérindienne est proposée dès 1803 par le père Joaquin de Zuniga, et ensuite par quelques autres, parce que les vents et les courants dominants viennent de l'est, ou parce que la culture y serait « plus développée ». Thor Heyerdahl, en 1947, osa tenter l'aventure du Kon-Tiki pour prouver cette théorie. Selon lui, les premiers occupants sont amérindiens et ils ont construit les grands monuments ; les Polynésiens sont arrivés plus tard, ou peut-être même comme esclaves des premiers.

Aucune donnée archéologique ou linguistique ne sous-tend cette hypothèse et tout prouve, depuis le plus lointain passé, l'origine polynésienne des Pascuans. Tout comme les vestiges archéologiques et la linguistique, l'analyse de l'ADN mitochondrial situe sans ambiguïté l'origine des Polynésiens en Asie du Sud-Est ; Erika Hagelberg a montré, en 1994, que l'ADN contenu dans les ossements de Pascuans antérieurs au contact présente le motif polynésien caractéristique.

Les lointains ancêtres des Pascuans sont en effet issus du grand arbre austronésien dont les racines s'ancrent en Asie du Sud-Est continentale et dont le tronc, émergeant à Taiwan il y a 5 000 ans, grandit, il y a 3 500 ans, jusqu'aux Mariannes, en Nouvelle-Calédonie et aux Fidji ; trois siècles après, ses branches atteignent les Tonga et les Samoa. Entre le début de notre ère et l'an mille, alors qu'un rameau pousse vers l'ouest jusqu'à Madagascar, celui des incomparables navigateurs polynésiens franchit des milliers de kilomètres et peuple les Marquises, l'archipel de la Société, Hawaii, l'île de Pâques et enfin la Nouvelle-Zélande. Comme le prouvent des restes de patate douce découverts à Mangaia (îles Cook), les Polynésiens rapportent, avant l'an mille, ce trésor végétal d'un séjour américain.

La société pascuane

Des Polynésiens, sans doute venus des Marquises via les Gambier, se sont installés un peu avant l'an mille sur l'île de Pâques. Leur organisation sociale, fortement hiérarchisée, est centrée sur l'autorité de l'ariki. Grâce à son origine divine, celui-ci garantit et contrôle la fertilité du territoire ; sa famille constitue une aristocratie où sont formés prêtres, orateurs, sculpteurs, architectes, chefs de guerre. Le territoire, placé sous la responsabilité de l'ariki, est divisé en autant de parties qu'il y a de familles nobles ; ces parts sont elles-mêmes divisées en territoires lignagers s'étendant en bandes étroites, depuis l'océan jusqu'à l'intérieur de l'île.

La principale entité du panthéon pascuan est Make Make, créateur de toutes choses, lié intimement à une autre divinité, Faua, ainsi qu'aux oiseaux. Le visage aux gros yeux ronds de Make Make figure sur les rochers d'Orongo, parmi des centaines de bas-reliefs représentant l'Homme-Oiseau. Les divinités polynésiennes principales : Tangaroa, Tu, Tane, Hiro, Hina, Rongo, n'apparaissent qu'en position secondaire, après des divinités locales : Tive, Hova, Rua Nuku.

Les aku aku sont les entités tutélaires des lignages ; nombreux et multiformes, ils se manifestent par des phénomènes naturels ou sous l'aspect d'apparitions anthropomorphes, zoomorphes ou hybrides. Leurs représentations sont sculptées dans le bois, sous forme de figurines hautes de 30 à 50 centimètres ; une insistance particulière est portée sur leurs yeux, aux pupilles d'obsidienne enchâssées dans des vertèbres de poisson ; des yeux d'obsidienne, datés du xiie-xive siècle, prouvent l'antiquité de ces figurations. Ces statuettes font la fierté de leurs possesseurs lors de fêtes publiques où sont également exhibés des ornements pectoraux en croissant (rei miro) et des boules sculptées (tahonga). Lors d'autres cérémonies sont maniées les pagaies de danse longues (ao) ou courtes (rapa). En toutes occasions, les chefs portent le bâton ua, terminé par une sculpture bifrons.

L'écriture des Pascuans

Eyraud et Roussel signalent une écriture, tracée sur des tablettes de bois, ressemblant beaucoup aux hiéroglyphes égyptiens. Les Pascuans en ont perdu le sens : ils brûlent les tablettes ou les échangent contre les trésors apportés par les étrangers. En juin 1869, grâce à une de ces tablettes, remise par Roussel à Mgr Jaussen, évêque de Tahiti, l'île fournit un nouveau sujet d'étonnement : les Pascuans connaissaient l'écriture. Les travaux de dizaines d'épigraphistes sur vingt-cinq objets en bois n'ont pas permis depuis lors de déchiffrer les inscriptions dites rongorongo. Depuis 1993, Steven Roger Fischer insiste sur l'organisation de glyphes en triades. Au premier glyphe est accolé un signe phallique dirigé vers le second glyphe, le produit de cet éventuel accouplement serait représenté par le troisième glyphe. Il semble que ce soit une des multiples clés de déchiffrement d'un système complexe mais elle ne permet toutefois pas, à elle seule, de le traduire. Konstantin Pozdniakov a montré que la fréquence d'occurrence des différents glyphes correspond à celle des syllabes de la langue pascuane. Quoi qu'il en soit, il ne s'agit pas d'un simple procédé mnémotechnique. Cette écriture constitue un trait supplémentaire de l'identité pascuane.

Les ahu

Les lignages principaux construisent une plate-forme monumentale (ahu) en bordure de mer. Le grand axe de ce monument est en général parallèle au rivage ; sa longueur peut atteindre 150 mètres et sa hauteur 3 mètres. La construction d'un grand ahu nécessite la mise en œuvre de milliers de mètres cubes de matériaux et représente un effort collectif supérieur à celui de la sculpture, du transport et de l'érection des statues géantes (moai), ouvrages les plus ostentatoires de la compétition entre les lignages.

En neuf ou dix siècles, près de trois cents plates-formes de toutes dimensions et de types divers ont été édifiées autour de l'île. Leur morphologie permet de distinguer deux grandes périodes : celle des Ahu moai, depuis le peuplement de l'île jusqu'à 1680, et la période Huri moai (statues renversées), de 1680 à 1868. Aux plates-formes de la période Ahu moai, comportant souvent des pierres de plusieurs tonnes, sont associées de petites enceintes contenant les restes de crémation des défunts ; une centaine d'ahu portent alors une ou plusieurs statues. Lors de la seconde période, aucune statue n'est transportée ; celles qui sont en place tombent ou sont abattues volontairement. Les ahu construits alors sont du type semi-pyramidal ; leurs pierres les plus grosses peuvent être déplacées par deux hommes ; ils contiennent des loges où sont placés les ossements non calcinés des ancêtres. Les ahu de la période précédente sont réaménagés selon ce nouveau dispositif funéraire.

Les moai

En sept ou huit siècles, les Pascuans ont sculpté dans les tufs du Rano Raraku, volcan situé près de la pointe orientale de l'île, plus de huit cents statues géantes (moai) ; près de quatre cents restent dans la carrière, à l'état d'ébauche, ou sont plantées tout droit dans les flancs du cratère. La plupart des autres moai ont rejoint leur ahu ; leurs orbites sont excavées pour y insérer une sclérotique de corail blanc et une pupille de tuf noir ou rouge. Les deux moai les plus grands (9,5 m et 80 t) sont sur des ahu distants de 3,6 kilomètres et 5 kilomètres de la carrière ; la dimension moyenne est de 4 mètres, pour un poids d'environ 20 tonnes. Vers la fin de la période Ahu moai, la dimension des statues augmente ; une soixantaine d'entre elles sont même rehaussées d'une coiffe cylindrique de tuf rouge ; ce pukao, mesurant 2 mètres de diamètre et 1,5 mètre de hauteur, est extrait de la carrière de Puna Pau, non loin de Hanga Roa.

Statues de l'ile de Pâques, 2

photographie : Statues de l'ile de Pâques, 2

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Statues géantes de l'île de Pâques (moai) à demi enfouies dans le sol. 

Crédits : Art Wolfe/ The Image Bank/ Getty Images

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Les moai, représentations des grands ancêtres du lignage, protègent de leur regard la vaste place de réunion et, au-delà, les maisons des « nobles », puis celle des « manants », les jardins à l'abri des embruns et, encore plus loin, le territoire et toutes ses ressources. Dans les jardins poussent la canne à sucre, la patate douce, le bananier, l'igname, le taro, l'arrow-root, la cordyline, ainsi que des gourdes destinées à faire des récipients, des morelles noires utilisées comme médicament, du curcuma pour fabriquer les colorants, et les mûriers à papier, dont le liber est battu pour confectionner les vêtements. Les moai veillent également sur les bosquets d'une forêt mésophile composée d'une vingtaine d'espèces d'arbres et d'arbustes dominés par un palmier géant, proche du palmier à sucre du Chili.

La catastrophe écologique des XVIe-XVIIe siècles

Entre le xvie et le xviiie siècle, l'écosytème de l'île subit un bouleversement rapide et profond. Cette crise se situe peut-être vers 1680, au début de la période Huri moai. À cette date, obtenue grâce à la tradition orale par Sebastian Englert, règne une forte instabilité sociale et le rituel de crémation des cadavres est abandonné. Le palmier et les grands arbres disparaissent ; seuls subsistent quelques buissons de Broussonetia, Triumfetta, Cesalpinia, Thespesia et Sophora (le toromiro), dans une savane herbacée telle que Roggeveen l'a décrite en 1722. La disparition des bois d'œuvre ne permet plus le transport des statues et des mégalithes. La compétition entre les groupes doit trouver d'autres moyens d'expression. Par ailleurs, il n'est plus possible de construire de grands bateaux ; la flotte pascuane se réduit à quelques pirogues longues de 3 à 4 mètres. Les Pascuans sont désormais prisonniers de leur île. Des techniques horticoles adaptées à la dessication des sols sont alors développées : épandage d'herbe ou de pierres conservant l'humidité, protection des plantations par des murets.

Les avis diffèrent sur l'origine de cette crise. En 1992, John Flenley, après avoir reconstitué, grâce aux pollens, l'histoire de la flore pascuane depuis 37 000 ans élabore, avec Paul Bahn, une théorie fondée sur une expansion démographique incontrôlée, conduisant à la surexploitation du milieu et, au xve siècle, à la disparition totale de la forêt. En revanche, pour Catherine et Michel Orliac (1998), la forêt ne disparaît qu'au xvie ou au xviie siècle ; comme Grant McCall (1994) et Rosalind Hunter-Anderson (1998), ils attribuent en grande partie à une crise climatique (El Niño-Southern Oscillation) la modification de l'écosystème et les mutations sociales qui en résultent.

Les Pascuans aujourd'hui

L'île est annexée par le Chili en 1888 ; jusqu'en 1956, elle est livrée aux moutons. Les Pascuans, ou Rapanui, parqués à Hanga Roa, deviennent des citoyens chiliens à part entière en 1966 ; leur isolement ne prend fin qu'en 1971, avec l'ouverture d'une liaison aérienne régulière.

La moitié des Rapanui vit actuellement hors de l'île, qui compte environ trois mille habitants, dont sept cents originaires du Chili continental. En dehors du territoire de la minuscule commune d'Hanga Roa-Mataveri qui regroupe toute la population, le littoral est protégé en tant que parc national dépendant de la Corporacion National Forestal ; ce secteur est classé depuis 1996 au Patrimoine mondial de l'humanité par l'U.N.E.S.C.O. Selon les saisons, un ou deux vols par semaine relient l'île au continent américain et à Tahiti. Chaque année, de huit mille à dix mille visiteurs sont facilement accueillis par une hôtellerie bien organisée. Ce flux constitue la ressource principale d'une population partagée entre la volonté de préserver son identité et le besoin de développer une économie entravée autant par des problèmes fonciers non résolus, que par l'omniprésence d'un passé prestigieux.

—  Michel ORLIAC

Bibliographie

P. Bahn & J. Flenley, Easter Island, Earth Island, Thames & Hudson, Londres, 1992

M.-A. Jumeau, « Bibliographie de l'île de Pâques », in Publications de la Société des océanistes, no 46, Paris, 1997

G. McCall, Rapanui. Tradition and Survival on Easter Island, 2e éd. revue, George Allen and Unwin, Sydney-The University Press of Hawaii, Honolulu, 1994

A. Métraux, « Ethnology of Easter Island », in Bernice P. Bishop Museum Bulletin, no 160, Honolulu, Hawaii, 1940

C. Orliac & M. Orliac, Bois sculptés de l'île de Pâques, coll. Arts témoins, Parenthèses, Marseille, 1995 ; Des dieux regardent les étoiles, coll. Découvertes, Gallimard, Paris, 1988.

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MASQUES - Le masque en Océanie

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  • Christian COIFFIER
  •  • 8 691 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Micronésie et Polynésie »  : […] La Micronésie et la Polynésie ont été souvent présentées comme des régions où les masques n'existaient pas. Certains auteurs ont écrit qu'ilsauraient été remplacés en Polynésie par le tatouage, comme aux îles Marquises, et par les scarifications chez les Maoris de Nouvelle-Zélande. Ces affirmations doivent être nuancées, mais c'est un fait que l'on ne possède que très peu de masques collectés par […] Lire la suite

MÉTRAUX ALFRED (1902-1963)

  • Écrit par 
  • Jean-Claude PENRAD
  •  • 596 mots

Né à Lausanne, où il commença ses études après avoir vécu une partie de son enfance en Argentine (son père exerçait la médecine à Mendoza), Alfred Métraux poursuivit celles-ci à Paris, à l'École des chartes, où il se lia d'une durable amitié avec Georges Bataille et Michel Leiris. Il étudia aussi à l'École des langues orientales, à la V e  section (sciences religieuses) de l'École pratique des hau […] Lire la suite

MOAI

  • Écrit par 
  • Marie-Claire BATAILLE
  •  • 903 mots
  •  • 1 média

Les motifs qui ont donné lieu à l'édification d'une statuaire monumentale dans l'île de Pâques, les moai , sont aussi mal connus que les cérémonies qui se déroulaient dans ces centres culturels et les techniques qui en ont permis la réalisation. Néanmoins, les travaux successifs de restauration et de redressement des statues effectués par le professeur W. Mulloy de l'université du Wyoming (États-U […] Lire la suite

MOAI (Île de Pâques)

  • Écrit par 
  • Hélène GUIOT
  •  • 190 mots

Au viii e  siècle de notre ère, selon les datations les plus fiables, une population polynésienne, venue probablement des Marquises, s'installa sur l'île de Pâques. À partir du x e  siècle, les Pascuans érigèrent, sur des plates-formes ( ahu ) à proximité du rivage, des statues géantes ( moai ) composées d'un buste et d'une tête, le dos tourné à l'océan. Taillés à l'aide de pics, dans le tuf du vo […] Lire la suite

OCÉANIE - Géographie humaine

  • Écrit par 
  • Christian HUETZ DE LEMPS
  •  • 8 725 mots
  •  • 5 médias

Dans le chapitre «  Des populations peu nombreuses mais variées »  : […] Ce qui est frappant tout d'abord en Océanie, c'est la faiblesse numérique des populations : toutes les îles et tous les archipels, de la Nouvelle-Guinée aux Hawaii, de l'île de Pâques aux Salomon, réunissent à peine 10 millions d'habitants. Plus de la moitié du total d'ailleurs est à mettre au compte de la Papouasie - Nouvelle-Guinée, et ensuite seules les Hawaii dépassent le million d'habitants. […] Lire la suite

OCÉANIE - Préhistoire et archéologie

  • Écrit par 
  • José GARANGER
  •  • 4 127 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « La Polynésie orientale »  : […] Dans les premiers siècles de notre ère, des Polynésiens occidentaux quittent leurs îles et se dirigent vers l'est. Bien que nous n'en ayons pas de preuve archéologique, il est probable qu'ils s'installèrent d'abord dans le nord de l'archipel des Cook et dans le sud des îles de la Ligne. Mais ces atolls aux maigres ressources ne pouvaient abriter une population trop nombreuse. Certains durent s'exi […] Lire la suite

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Pour citer l’article

Michel ORLIAC, « PÂQUES ÎLE DE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 avril 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ile-de-paques/