IGOR

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

La polémique sur l'authenticité du « Slovo »

Dès le début, les conditions mystérieuses de l'apparition du Slovo et, comble d'infortune, sa perte dès 1812 amenèrent plusieurs bons esprits à s'interroger sur son authenticité. L'affaire des Chants d'Ossian comme, plus tard, celle des prétendus chants illyriens de La Guzla, de Prosper Mérimée, ne purent que favoriser un certain scepticisme. En 1813, K. F. Kalajdovič demanda au prince Musin-Puškin de bien vouloir lui préciser « sur quoi, comment et quand fut écrit le Chant d'Igor' et où il avait été trouvé ». Il lui fut répondu que ce texte se trouvait à la fin d'un manuscrit contenant notamment les chroniques russes, manuscrit de « papier lustré » ; que les lettres, assez bien tracées, permettaient de le dater de la fin du xive ou du début du xve siècle. Kalajdovič, que ces réponses apparemment n'avaient pas satisfait, revint à la charge. Musin-Puškin garda le silence.

Si depuis cette date des philologues et des historiens ont, à plusieurs reprises, fait part de leurs doutes quant à l'origine du Slovo, c'est à partir des années 1940 que la discussion a pris toute son ampleur.

En 1940, André Mazon fit paraître un ouvrage intitulé Le Slovo d'Igor' dans lequel il exprimait la conviction que le poème russe devait être un pastiche datant de la fin du xviiie siècle et auquel ni l'archimandrite Ioïl' ni peut-être Musin-Puškin n'avaient dû être étrangers. Le fond de son argumentation reposait sur la comparaison entre le Slovo et la Zadonščina, autre texte vieux-russe qui relate la victoire remportée en 1380, à Kulikovo, par Dimitri Donskoj sur les Tatares. Depuis longtemps les nombreuses similitudes entre les deux œuvres avaient retenu l'attention, mais on estimait généralement que c'était l'auteur anonyme de la Zadonščina qui s'était inspiré du Slovo, récit d'événements antérieurs de deux siècles. Mazon, après avoir examiné vingt passages du Slovo qui ont leurs parallèles dans la Zadonščina et onze « additions » dont l'obscurité révélait à ses yeux l'impuissance du pasticheur livré à lui-même et sans modèle sur quoi s'appuyer, concluait qu'il fallait renverser l'ordre chronologique admis. En 1890, la même hypothèse avait été déjà avancée par L. Léger, dans Russes et Slaves.

Huit ans plus tard parut à New York un ensemble de travaux sur le Slovo dus à un groupe animé par H. Grégoire – l'auteur de la traduction en français –, R. Jakobson et M. Szeftel. Une partie importante du recueil (cent vingt-cinq pages), intitulée « L'Authenticité du Slovo », était due à la plume de Jakobson qui s'attachait à détruire ou à ridiculiser l'argumentation de Mazon.

Ce dernier publiait en 1965, avec la traduction en français et quelques notes, un inédit du médiéviste russe M. I. Uspenskij (1866-1942) contenant « quelques données historiques sur l'origine du Slovo... ». Ce mémoire, rédigé en 1925, avait été conservé à la Maison Pouchkine, à Leningrad, où Mazon l'avait recopié en 1959. Uspenskij avait repris, souvent sans conclure, les questions posées quant à l'origine du Slovo et les réserves des chercheurs qui ne pensaient pas que ce texte pût être de la fin du xiie siècle. Aussi Mazon voyait-il dans ces « données », « aussi mesurées que sensées », « une étape sur le chemin du retour à l'esprit critique et à la sérénité ».

En Union soviétique où, par exemple, D. S. Lixačev, le responsable de l'édition de 1950, a affirmé qu'il était « pleinement convaincu de l'authenticité du Slovo » et qu'il considérait « les arguments de ceux qui affirment qu'il a été écrit au xiie siècle comme manifestement supérieurs », des points de vue différents se sont autrefois exprimés. Le plus connu est celui de l'historien A. A. Zimin qui a fait connaître son argumentation dans des articles de revue. Pour lui, les responsables du texte du Slovo sont Ioïl' et Musin-Puškin.

Les polémiques, notamment entre Mazon et Jakobson, ont souvent été menées sur des points de détail où la solution retenue semble être surtout affaire d'intuition, de sentiment, d'opinion. L'analyse proprement linguistique du texte peut d'ailleurs présenter des problèmes pratiquement insolubles. Retrouve-t-on, par exemple, tel mot, telle forme attestés dans les chroniques du xiie siècle ? les tenants de l'authenticité du Slovo concluent à l'ancienneté du texte, leurs adversaires, au contraire, au fait que les chroniques ont été tout simplement utilisées par le pasticheur. Rencontre-t-on une forme insolite, un hapax ? les uns y verront la preuve de l'originali [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 4 pages

Écrit par :

  • : agrégé de l'Université, docteur d'État, professeur à l'université de Paris-IV-Sorbonne

Classification

Autres références

«  IGOR  » est également traité dans :

RUSSIE (Arts et culture) - La littérature

  • Écrit par 
  • Michel AUCOUTURIER, 
  • Marie-Christine AUTANT-MATHIEU, 
  • Hélène HENRY, 
  • Hélène MÉLAT, 
  • Georges NIVAT
  •  • 25 104 mots
  •  • 7 médias

Dans le chapitre « La littérature médiévale (XIe-XVIIe siècle) »  : […] L'écriture et le livre sont apparus en Russie à la fin du x e  siècle, avec l'évangélisation. La littérature russe médiévale continue donc directement la littérature byzantine, c'est-à-dire la tradition gréco-latine filtrée par le christianisme. Elle est à cet égard comparable aux littératures latines de l'Occident chrétien. Elle est rédigée dans une langue d'église, le slavon, issu des dialectes […] Lire la suite

Les derniers événements

17-18 octobre 2021 Biélorussie – France. Expulsion par Minsk de l'ambassadeur de France.

Le 18, l’ambassadeur biélorusse à Paris, Igor Fissenko, est rappelé dans son pays. Le 18 également, le site de l’ambassade de France à Minsk publie un message vidéo dans lequel Nicolas de Bouillane de Lacoste, s’exprimant en biélorusse – désormais langue de l’opposition – plutôt qu’en russe, demande aux Biélorusses de « ne jamais perdre espoir en des jours meilleurs ». […] Lire la suite

11 juillet 2021 Moldavie. Élections législatives.

Le Bloc électoral des communistes et des socialistes (gauche, prorusse) mené par l’ancien président Igor Dodon est en recul avec 27,2 % des voix et 32 élus. Le parti Șor (droite, prorusse) de l’ancien oligarque Ilan Șor, également en recul, obtient 5,7 % des suffrages et 6 députés. Le Parti démocrate (centre gauche, pro-européen) et la Plateforme vérité et dignité (centre droit, pro-européen) ne sont plus représentés. […] Lire la suite

1er-15 novembre 2020 Moldavie. Élection de Maia Sandu à la présidence.

Elle devance le président sortant Igor Dodon, candidat prorusse du Parti des socialistes de la République de Moldavie, soutenu par Moscou, qui obtient 32,6 p. 100 des voix. Renato Usatîi, candidat d’une autre formation prorusse, Notre Parti, recueille 16,9 p. 100 des suffrages. Le taux de participation est de 45,7 p. 100. Le 15, Maia Sandu, qui était déjà opposée à Igor Dodon lors du scrutin de novembre 2016, est élue à la présidence avec 57,7 p. […] Lire la suite

29 février 2020 Slovaquie. Élections législatives.

La formation des Gens ordinaires et personnalités indépendantes (OL’aNO, conservateur) d’Igor Matovič, en fort progrès, arrive en tête aux élections législatives avec 25 p. 100 des suffrages et 53 sièges sur 150. Le Smer-SD (populiste de gauche) du Premier ministre Peter Pellegrini subit un revers avec 18,3 p. 100 des voix et 38 élus. En troisième et quatrième position se placent deux formations d’extrême droite, Nous sommes une famille et Notre Slovaquie, en progrès avec respectivement 8,2 et 8 p. […] Lire la suite

12-13 novembre 2019 Moldavie. Chute du gouvernement de Maia Sandu.

Le 13, le président Igor Dodon nomme l’ancien ministre des Finances indépendant Ion Chicu à la tête d’un gouvernement de technocrates. […] Lire la suite

Pour citer l’article

René L'HERMITTE, « IGOR », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/igor/