IDÉOLOGIE

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Distinctions fondamentales

Concept neutre et concept péjoratif

Il importe de prime abord de constater une ambiguïté foncière : le terme « idéologie » est utilisé dans un sens tantôt neutre, pour ne pas dire laudatif, tantôt critique (péjoratif). Raymond Aron signale une « oscillation, dans l'usage courant, entre l'acception péjorative, critique ou polémique – l'idéologie est l'idée fausse, la justification d'intérêts, de passions – et l'acception neutre, la mise en forme plus ou moins rigoureuse d'une attitude à l'égard de la réalité sociale ou politique, l'interprétation plus ou moins systématique de ce qui est et de ce qui est souhaitable. À la limite, n'importe quel discours philosophique est baptisé idéologie. À ce moment, l'idéologie devient un terme laudatif et non plus péjoratif » (Aron, Trois Essais sur l'âge industriel). Le marxisme orthodoxe eut peu à peu tendance à revenir à l'acception neutre (H. Chambre, voir aussi infra la définition d'Althusser), ce qui était symptomatique à la fois de son éloignement des conceptions personnelles de Marx et des progrès du processus d'idéologisation du marxisme à la faveur de ses succès politiques.

Idéologie et superstructure

Une seconde distinction, importante quant à ses incidences épistémologiques, est celle entre superstructure et idéologie. Elle peut être rattachée à celle qu'envisagent certains auteurs anglo-saxons entre origine et détermination sociale de la pensée : le concept d'origine désigne une simple relation de causalité sociale, alors que le terme de détermination exprimerait plutôt l'appartenance à une structure partielle « de combat » que l'on peut soupçonner de « distorsion ». D'après cette définition, les superstructures sont donc d'origine sociale ; quant aux idéologies, elles sont déterminées par l'appartenance à une sous-totalité : classe, génération, entité ethnique, ou sous-culture. (La fameuse « loi du milieu » offre, du point de vue sociologique, un assez bon exemple de l'idéologie, définie comme la codification des intérêts particuliers d'une totalité partielle « de combat ».)

La typologie de Karl Mannheim

On peut enfin – simplifiant quelque peu la typologie de Karl Mannheim – distinguer le concept partiel et particulier (polémique) de l'idéologie, de son concept total et général (structurel). Le premier assume consciemment l'égocentrisme normal de la vie politique : l'idéologie, c'est la pensée politique de l'autre. De plus, il reste au niveau psychologique et incrimine soit la mystification volontaire soit l'erreur due à la « situation de classe ». Pour le concept total (structurel), l'idéologisation est un processus général auquel pratiquement toutes les formes de pensée engagée payent tribut, ce qui explique que pour Mannheim la strate porteuse de conscience authentique n'est pas le prolétariat engagé dans une action historique, mais l'intelligentsia sans attaches (Gabel, Idéologies, 1974). La catégorie centrale de ce concept total et général n'est donc plus la mystification volontaire, ou l'erreur, mais la transformation de l'appareil catégoriel de la pensée en fonction d'une perspective particulière. C'est en somme la relativité d'Einstein appliquée au domaine de la pensée politique.

Dans l'œuvre touffue et souvent critiquée de Karl Mannheim, cette typologie est sans doute durablement valable. Elle permet en effet de décanter le résidu sociocentrique qui imprègne le marxisme et qui risque de stériliser sa critique idéologique ; taxer de mystification délibérée l'idéologie adverse, c'est fermer la porte à l'analyse sociologique. De plus, elle permet de lier le problème de l'idéologie à celui de la fausse conscience (Marx et Engels, Études philosophiques). R. Aron souligne de son côté que, pour la critique marxiste, le thème de l'aliénation et celui de la fausse conscience sont des « thèmes joints ». (D'une Sainte famille à l'autre. Essai sur les marxismes imaginaires.)

Idéologie et fausse conscience

On ne saurait pour autant souscrire à l'opinion simplificatrice de Paul Kahn, qui prétend que Mannheim « identifie la fausse conscience avec la conception totale de l'idéologie ». Les choses sont plus complexes. Pour le concept partiel et particulier de l'idéologie – autrement dit pour la pensée politique sectaire –, la question des rapports entre idéologie et fausse conscience ne se pose pas. Admettre que la pensée adverse évolue dans une ambiance de fausse conscience, ce serait lui accorder des circonstances atténuantes. D'autre part, il ne saurait être question, dans cette optique, d'appliquer une catégorie critique à la pensée politique propre. Quant au concept total et général de l'idéologie, ses rapports avec la fausse conscience sont les mêmes que ceux que V. Pareto entrevoit entre dérivations et résidus : l'idéologie est l'expression – ou, si l'on veut, la cristallisation théorique – de la fausse conscience. En vertu de cette définition, l'idéologie est toujours corollaire de fausse conscience, mais il peut y avoir des formes intenses de fausse conscience sans cristallisation idéologique véritable. Le niveau d'idéologisation d'un contexte politique n'est pas obligatoirement proportionnel à l'intensité de sa fausse conscience. L'ethnocentrisme américain, très puissant dans les États du Sud, est très peu idéologisé ; l'ethnocentrisme allemand l'a été, en revanche, très fortement.

Idéologie et utopie

La typologie de Mannheim vise à élucider cette importante question ; c'est pourtant en l'abordant que la démarche de l'auteur d'Idéologie et Utopie devient curieusement hésitante. Mannheim pense qu'idéologie et utopie sont corollaires de fausse conscience ; de même qu'elles sont l'une et l'autre « transcendantes à l'être social » (Seinstranszendent). Toutefois, l'idéologie, tournée vers le passé, serait investie d'une fonction de conservation sociale, alors que l'utopie, fixée sur l'avenir est un facteur révolutionnaire. Pour un historiciste, la notion de « transcendance à l'être social » est sujette à caution, car l'idéologie « fixée sur le passé » serait plutôt transcendée par l'être social que transcendante à cet être. De plus, Mannheim méconnaît l'ambiguïté fondamentale du concept d'utopie, qui désigne tantôt un comportement individuel schizoïde, une fuite dans des rêveries stériles, tantôt l'attitude de groupes qui rêvent l'impossible pour réaliser le possible. La première forme de l'utopie ignore l'histoire (R. Ruyer), la seconde y intervient avec puissance. Dans cette deuxième acception, le concept d'ut [...]

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  • : docteur en médecine, docteur ès lettres, professeur émérite de sociologie à l'université d'Amiens

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Pour citer l’article

Joseph GABEL, « IDÉOLOGIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ideologie/