IDÉALISME ALLEMAND

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Une généalogie philosophique

La sélection et la classification des philosophies s'opèrent selon des critères divers. Elles s'ordonnent traditionnellement selon des couples d'opposés : philosophies intellectuelles ou sentimentales, systématiques ou éclectiques, rationnelles ou mystiques, métaphysiques ou positivistes, dogmatiques ou critiques, etc. L'un des affrontements les plus significatifs, et peut-être le plus communément invoqué, confronte la philosophie idéaliste à ses adversaires associés : le réalisme, le naturalisme, l'agnosticisme, le matérialisme. On s'en tiendra ici aux termes extrêmes : idéalisme-matérialisme.

Entre idéalisme et matérialisme, le litige porte sur ces questions : qu'est-ce qui, de l'esprit et de la matière, est originaire, fondamental ? Et, en regard, qu'est-ce qui est dérivé et conditionné ? Lequel des deux termes tolère, en quelque manière que ce soit, d'être réduit à l'autre ? La réalité ultime réside-t-elle en l'un de ces opposés : est-elle matérielle ou idéelle ?

Pour mieux apprécier rétrospectivement la nature de l'idéalisme allemand, il convient sans doute de le comparer à des attitudes intellectuelles plus récentes. Et d'abord une formulation classique, presque scolaire : « On entend actuellement par idéalisme la tendance philosophique qui consiste à ramener toute existence à la pensée, au sens le plus large du mot pensée » (A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie). Sur ce thème, quelques variations : « Pour l'idéaliste, il n'y a rien de plus dans la réalité que ce qui apparaît à ma conscience ou à la conscience en général » (Henri Bergson, cité par Lalande, ibid.), ou bien : « Exister, c'est être posé par l'esprit » (Jules Lachelier, ibid.). Cette direction générale est présente dans des œuvres très modernes : pour Husserl, la réduction phénoménologique indique « l'itinéraire vers l'idéalisme transcendantal » ; et la phénoménologie « n'est rien d'autre que la première forme rigoureusement scientifique de cet idéalisme » (Edmund Husserl, Philosophie première, 1923).

Le modèle allemand de l'idéalisme se singularise par sa radicalité (il va jusqu'au bout de ses conséquences), sa combativité (il ne tolère rien d'autre), son ambition démesurée (il prétend embrasser la totalité des êtres et de leur devenir), sa minutie (il s'attarde aux plus petits détails), sa technicité enfin.

De nombreux philosophes sont intervenus dans le débat et se sont heurtés, comme les héros d'un drame, dans une proximité sous-jacente de lieu, de temps et d'action. Mais l'histoire écrite élague cruellement la masse des événements et des idées et l'on s'en tiendra ici, par souci de concision, à quelques personnalités marquantes.

Dans l'ordre chronologique et systématique des thèses soutenues, Emmanuel Kant (1724-1804) prépare le terrain. Évinçant par sa critique le leibnizianisme (G. W. Leibniz, 1646-1716, et Christian Wolff, 1679-1754), et mettant radicalement en question la notion de métaphysique, « il a tout balayé », dira de lui Hölderlin.

Après quoi J. G. Fichte (1762-1814) métamorphosa sa doctrine en un idéalisme plus authentique et plus hardi, proche du subjectivisme, et même du solipsisme (« Tout est par le moi, pour le moi ! »), qui s'accompagne d'une dépréciation du monde extérieur, de la nature tenue pour secondaire et subordonnée.

C'est contre une telle exclusion que F. W. J. von Schelling (1775-1854) réagira d'abord : « Cet idéalisme subjectif ne pouvait tout de même pas aller jusqu'à croire que le moi pose les choses extérieures librement et volontairement, car il y a trop de choses extérieures que le moi voudrait autres, si l'être extérieur dépendait de lui » (Contribution à l'histoire de la philosophie moderne, 1836-1837). Et il poursuit en résumant ce parcours idéologique, paradoxal : « De la découverte kantienne selon laquelle nous ne pouvons comprendre et concevoir que ce que nous sommes en état de construire, il n'y avait qu'un pas jusqu'au système de l'identité [formulé par Schelling lui-même]. Le criticisme kantie [...]

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Pour citer l’article

Jacques d' HONDT, « IDÉALISME ALLEMAND », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/idealisme-allemand/