HUMANITÉ

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L'humanité déçue

Ces différentes compréhensions de l'humanité ont toutes le même présupposé : l'homme est ; sa nature est de devenir humain. Ce prédicat est aujourd'hui remis en question d'une façon radicale, à la fois dans la réflexion philosophique et dans certaines expériences qui ont marqué le xxe siècle.

On ne saisit pas l'humanité à la racine si l'on en fait la qualité d'une espèce d'êtres naturels parmi d'autres, qui se distinguerait par son mode culturel de perfectionnement. L'existence d'une liberté dont l'homme dispose dans le processus de sa propre humanisation a été admise très tôt. Mais, selon plusieurs philosophes contemporains (Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty), cette liberté doit être comprise plus radicalement comme ne présupposant rien qui la détermine. D'où le rejet d'une nature humaine préalablement donnée et destinée à s'accomplir, ou même la négation du sujet-homme qui devrait devenir humain. Cette fois, l'humanité ne peut se définir qu'en termes de possibilités. Il ne s'agit donc pas seulement d'humaniser un être déjà donné, mais de faire être l'homme en tant qu'être et en tant qu'humain. L'être ne se distingue pas de sa manifestation. Cette idée s'éclaire et se confirme dans l'expérience tragique contemporaine.

Selon la définition stricte et forte d'Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem, 1962), le crime contre l'humanité – mal radical accompli par des hommes très banals – n'est pas simplement la négation de l'existence d'autres hommes, même à grande échelle, ni un acte inhumain, c'est-à-dire une façon inhumaine de traiter un autre homme, qui est aussi une façon inhumaine d'être homme ; il est un acte déshumanisant, tant pour la victime que pour le bourreau, une négation de l'humanité en l'autre et en soi-même. L'existence de tels crimes, auxquels on ne peut trouver aucune motivation humaine, fût-elle la plus négative, corrobore l'idée que, en l'homme, la nature ou le sujet ne peuvent se présupposer. En lui, l'être même de l'homme est sans cesse en question.

En même temps, cependant, que se fait cette expérience radicale de la contingence de l'humanité, nous connaissons de mieux en mieux les conditions dans lesquelles l'homme est apparu sur Terre parmi les êtres vivants, ainsi que son évolution. Nous connaissons l'espèce humaine non pas comme répondant à une essence ou à une nature prescrite une fois pour toutes, mais comme se produisant dans une histoire, et liée à des conditions d'existence dont la configuration est hautement singulière et complexe. Ce savoir positif très étendu ne nous donne pas la nature humaine, mais porte sur la condition humaine. En chaque homme et dans l'humanité, reconnue aujourd'hui comme existant effectivement à l'échelle mondiale, l'humanité est à comprendre comme un pouvoir-être constitué par un ensemble de possibilités à saisir, c'est-à-dire à la fois à prendre et à comprendre, qui sont données très concrètement dans la situation présente de l'humanité. L'exigence éthique d'humanité concerne donc l'être même de l'homme, et pas uniquement son bien ou sa perfection. Elle se fait valoir dans une très grande attention aux données anthropologiques relatives à la condition humaine.

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Écrit par :

  • : maître de conférences à l'université de Bourgogne

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Pour citer l’article

Hubert FAES, « HUMANITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/humanite/