SOCIALISMEHistoire des mouvements socialistes (1870-1914)

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Marxisme et réformisme en Europe industrielle

Les pays de l'Ouest européen, avec quelques réserves pour l'Allemagne, ont, dans leur ensemble, connu un destin commun. L'unité nationale y est assurée, les institutions libérales, voire démocratiques, y ont triomphé d'une façon que l'on peut juger définitive. Au point de vue social, la féodalité a disparu depuis au moins trois quarts de siècle ; et les intérêts agraires reculent devant ceux de l'industrie et du commerce. Le mouvement syndical, généralement organisé parallèlement au socialisme, y joue un rôle de plus en plus efficace. Aussi le socialisme, tôt créé, est-il, en 1914, une des composantes de la vie politique de ces pays. D'une façon générale, sa puissance n'a fait que croître entre 1870 et 1914.

Ces considérations donnent au socialisme de l'Europe occidentale une coloration particulière. Il existe une tentation permanente de « réformisme » ; les oppositions continuelles entre « réformistes » et « révolutionnaires » furent à la source de conflits internes parfois graves. Le triomphe de la pensée marxiste n'y fut jamais complet.

Étant assez rapidement devenus une composante de l'État démocratique, les partis socialistes se sont rapidement trouvés en présence du problème du soutien, voire de la participation, à des gouvernements bourgeois. Or, en Europe occidentale, à la fin du xixe siècle et surtout au début du xxe, l'axe politique incline vers le centre gauche (libéraux anglais, radicaux-socialistes français, radicaux danois) et les partis au pouvoir mènent une politique d'action démocratique et sociale (et subsidiairement anticléricale, dans les pays « catholiques »). Faut-il soutenir ? participer ? C'est la question essentielle, qui, avec des fortunes diverses, est discutée dans tous les congrès, nationaux ou internationaux.

Formation du Labour Party

Le travaillisme anglais est étroitement lié au syndicalisme. Jusqu'en 1900, les leaders syndicalistes se contentaient de négocier avec le Parti libéral l'entrée au Parlement d'un certain nombre de militants, qui prenaient l'étiquette « lib.-lab. » (libéral-labour) au moment des élections, puis qui siégeaient au groupe libéral de Westminster. Cette formule convenait à l'élite de la classe ouvrière anglaise, les ouvriers qualifiés (skilled) étant satisfaits de la position légale qu'avaient acquise les syndicats et de l'élargissement du droit de suffrage. Mais à partir des crises industrielles de 1883 et de 1887 se crée un nouvel « unionisme », beaucoup plus vigoureux, celui des unskilled, conduit par John Burns et l'Écossais Keir Hardie.

John Burns

Photographie : John Burns

Le socialiste John Burns (1858-1943) est le premier ouvrier britannique à entrer dans un gouvernement en qualité de ministre. Il participe, en 1900, à la fondation du Labour Representation Committee, précurseur du Labour Party. 

Crédits : W & D Downey/ Hulton Archive/ Getty Images

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Parallèlement, divers groupes socialistes, mal distingués des courants « radicaux » héritiers du chartisme, naissaient ici et là. Le premier à se constituer véritablement en parti (1881) fut la Fédération sociale démocratique de H. M.  Hyndman, de W. Morris et de l'une des filles de Marx. Son influence fut limitée par de nombreuses scissions, causées à la fois par le caractère autoritaire de Hyndman et par le refus de Tom Mann d'accepter le marxisme.

C'est aussi dans les années 1880 que se crée la célèbre Société fabienne avec Sidney et Beatrice Webb, G. B. Shaw et H. G. Wells. Ces temporisateurs, très influencés par J. Bentham, S. Mill et le positivisme, considéraient le socialisme comme le développement inévitable et progressif des institutions existantes. Malgré leur petit nombre (ils n'étaient guère que trois mille en 1914), leur influence fut importante.

Le parti chargé de défendre les intérêts de la classe ouvrière n'est donc né ni de la Fédération sociale démocratique, trop divisée, ni du fabianisme, mais du nouvel unionisme. L'idée de faire élire des députés ouvriers non plus selon la formule du lib.-lab., mais d'une manière indépendante est l'œuvre de Keir Hardie, mineur écossais, autodidacte et puritain, élu dès 1892 à West Ham comme « socialiste indépendant ». En 1893 est créé le Parti indépendant du travail (Indépendant Labour Party, I.L.P.), dont la venue au monde en tant que « parti de classe » est approuvée par Engels. Le parti s'imposa rapidement en Écosse et en Angleterre du Nord ; cependant après 1895, il stagna.

En réalité, l'attitude des anciennes trade-unions toujours fidèles au principe du lib.-lab. limitait l'influence du nouveau parti. C'était le Congrès des trade-unions (T.U.C.) qu'il fallait conquérir. En 1899, les syndicats invitèrent les groupements politiques à une collaboration et, l'année suivante, fut créé le Comité pour la représentation ouvrière (Labour Representation Committee, L.R.C.), dirigé par R. Mac Donald, et qui comprenait des représentants des syndicats, de l'I.L.P., des fabiens et de la Fédération. Aux élections de 1906, il y eut vingt-neuf élus du L.R.C. et vingt-quatre lib.-lab. Ce sont ces députés qui, en février, constituèrent le Labour Party (Parti travailliste).

L'histoire du Parti travailliste de 1906 à 1914 est assez confuse. Le nouveau parti était attaqué à la fois par les fidèles de l'alliance lib.-lab. (W. Osborne) et par les syndicalistes plus ou moins influencés par la C.G.T. française (Connoly, Tom Mann). En outre, il manquait de leaders. Aussi, à côté du Labour, apparurent de nouvelles formations : la Fédération de Hyndman devint le British Socialist Party, les fabiens continuèrent leur propagande, à Oxford et à Londres se constitua le Guild Socialism. En 1914, la situation du socialisme anglais apparaissait si difficile que le bureau de l'Internationale s'en inquiétait.

Le socialisme scandinave

En Suède, en Norvège et au Danemark, le socialisme s'est développé assez tard, conséquence d'une industrialisation retardée ; la collaboration entre syndicalisme et socialisme a été très étroite et l'alliance avec les « radicaux » ou les « paysans » à peu près systématique. En Norvège toutefois, on note quelques tendances révolutionnaires.

En Suède, le socialisme a été introduit autour de 1880 par le lassalien A. Palm. Le Parti social-démocrate a été créé en 1889. Jusqu'en 1909, il fut le fidèle allié des radicaux dans la lutte pour le suffrage universel, obtenu seulement à cette date. Il fit preuve de sa force en 1906 en favorisant l'indépendance de la Norvège. Dès 1911, il était le parti politique le plus important au Riksdag ; c'est cette même année qu'il définit son programme « humaniste ».

Au Danemark, une première tentative avait été faite entre 1870 et 1876 par un fils d'émigré français, Louis Pio, mais sans résultats immédiats. Ce sont les sociaux-démocrates allemands qui, obligés par Bismarck de réunir leur congrès à l'étranger (Copenhague, 1883), amenèrent la création du Parti social-démocrate danois. L'originalité de ce parti tient à sa rapide progression dans les populations rurales grâce à un énorm [...]

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John Burns

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Karl Hjalmar Branting et Kurt Eisner, 1919

Karl Hjalmar Branting et Kurt Eisner, 1919
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Pour citer l’article

Daniel LIGOU, « SOCIALISME - Histoire des mouvements socialistes (1870-1914) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/histoire-des-mouvements-socialistes-socialisme/