SEXUALITÉ HISTOIRE DE LA

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Contraception, intimité, et recomposition contemporaine des rapports de genre : une sexualité des individus

Vers le milieu du xxe siècle, une nouvelle sexologie apparaît, dans laquelle le thème de la normalité sexuelle passe au second plan. La question du plaisir, principalement féminin, devient l'objet fondamental, avec comme corollaire, celle du fonctionnement conjugal.

La rationalisation du plaisir

Considéré comme pionnier de la recherche moderne sur la sexualité, Alfred Kinsey identifie celle-ci à une économie rationnelle de la production d'orgasmes, sans référence à la reproduction et à la grossesse. L'orgasme est le but, la preuve et la réalité profonde de la sexualité. Kinsey distingue les orgasmes obtenus dans le mariage, qu'il voit comme le cœur de l'activité sexuelle, des rapports prémaritaux, qui n'en sont qu'une préparation, et des rapports extraconjugaux, qui sont un complément.

Fondateurs dans les années 1960 de la sexologie thérapeutique, William Masters et Virginia Johnson donnent une description des phases d'un rapport sexuel, qui va devenir classique et fixer une norme de bon fonctionnement sexuel : l'union par le plaisir est la base même du mariage. Lorsqu'elle connaît des dysfonctionnements, la fonction érotique doit absolument être restaurée. Ce modèle sage d'accomplissement sexuel, strictement inscrit dans le cadre d'un couple établi et décidé à coopérer, a été le point de départ du développement de la sexologie clinique.

Médicalisation contemporaine de la sexualité : contraception, sida, viagra

À partir des années 1960, la rapide diffusion dans les pays développés de la pilule contraceptive mise au point en 1956 va parachever le processus de dissociation de la sexualité et de la procréation. Le poids et la peur des grossesses non prévues reculent. Les méthodes médicales de contraception sont désormais mises en œuvre par les femmes, ce qui permet une programmation de la vie reproductive et transforme l'expérience sexuelle.

Les moments de la vie consacrés à la reproduction et ceux où l'on pratique une sexualité non reproductive sont totalement disjoints. Fruit d'un désir et d'une décision, le passage à la procréation implique une suspension temporaire de la protection contraceptive. Le propre de la sexualité ordinaire est désormais d'être inféconde. La diffusion de la contraception médicale contribue ainsi à générer une norme contraceptive à l'usage des femmes (Bajos, Ferrand, 2002) : celles qui ne souhaitent pas d'enfants doivent recourir aux méthodes efficaces, proposées sous contrôle médical, sous peine de passer pour irresponsables et déviantes. Ce faisant, la contraception médicale contribue à réassigner les femmes, de façon apparemment naturelle, au domaine de la reproduction.

L'apparition du sida met à l'ordre du jour la protection par le préservatif, recommandé dans les campagnes de prévention dès la fin des années 1980 et rapidement adopté par les jeunes. L'utiliser est aussi une manière de gérer l'incertitude à l'œuvre dans les premiers temps de la relation. Lorsque celle-ci se stabilise et que les partenaires se sentent en confiance, le préservatif est d'ailleurs abandonné.

L'introduction, à la fin des années 1990, du Viagra et d'autres molécules chargées de stimuler l'activité sexuelle met la qualité de l'érection au centre du rapport sexuel. Plus aphrodisiaque que médicament, il réveille chez certains hommes le fantasme d'un désir illimité et programmable, et contribue à entretenir une vision traditionnelle du désir masculin.

Intimité, construction des sujets et des relations

La sexualité s'inscrit désormais au cœur d'une nouvelle expérience sociale de la subjectivité. En s'allongeant et en se diversifiant, la vie sexuelle a pris la forme d'une trajectoire non totalement prévisible, succession de relations qui devient le cœur même des parcours subjectifs et intimes. La diversification des pratiques, la succession de périodes conjugales et de périodes sans partenaires stables, ainsi que les apprentissages de la jeunesse avant de vivre en couple conduisent les acteurs à se familiariser avec des scénarios de relations sexuelles infiniment plus variés que lorsque leur activité sexuelle devait s'inscrire dans une relation conjugale avec un(e) partenaire unique la vie durant.

Avec le déclin de l'institution du mariage, la sexualité a endossé le rôle d'expérience fondatrice des relations conjugales et affectives. Le passage progressif d'un modèle statutaire ancien – où le droit aux rapports sexuels découlait du statut matrimonial – à celui d'un modèle interpersonnel, où l'échange sexuel fonctionne comme base et moteur des relations, génère de nouvelles attentes sociales à l'égard de la sexualité. La reconnaissance du droit des individus, des femmes en particulier, au bien-être sexuel est de celles-là.

Le rôle central pris par la sexualité dans la construction de soi et des relations se manifeste dans l'élargissement régulier et continu du répertoire sexuel des hommes et des femmes, dans le rapprochement marqué de leurs pratiques et dans le rôle de plus en plus important de la valeur de réciprocité. Les enquêtes sur les comportements sexuels font apparaître la place croissante prise par les pratiques symétriques, comme les caresses, la masturbation mutuelle ou les pratiques de sexualité orale. Ces pratiques sont effectuées comme des préliminaires, ou prennent la forme de rapports sexuels sans pénétration, pratique fréquente qui constitue une source de plaisir à part entière. La sexualité entre ainsi dans le mouvement qui – depuis les années 1970 – prône l'égalité entre femmes et hommes dans la société et le partage entre conjoints, même si en pratique la division sociale du travail entre les sexes reste très inégalitaire.

Il est devenu plus légitime pour les femmes d'effectuer des pratiques non inscrites dans la conjugalité, comme la masturbation, longtemps perçue comme une prérogative des hommes. Par ailleurs, les jeunes femmes participent, dans les mêmes proportions que les hommes, aux sites de rencontres sur Internet, apparus dans les années 2000, et font des rencontres sexuelles de cette manière. Cela indique de leur part une attitude active vis-à-vis d'une nouvelle technologie et d'un nouveau mode de rencontre, qui fait évoluer le fonctionnement du marché amoureux.

L'ouverture aux sexualités alternatives

La visibilité et l'acceptation sociale croissantes d'orientations sexuelles alternatives font aussi partie des éléments qui contribuent à redéfinir, à l'époque contemporaine, l'horizon de l'expérience sexuelle pour tous.

Dès les années 1970 les revendications de fin des discriminations s'accompagnent dans de nombreuses grandes villes de la formation de quartiers « gay », organisés autour de lieux commerciaux, qui donnent corps à l'idée d'une communauté, caractérisée par un certain hédonisme et le renouvellement des partenaires sexuels.

Les années 1980 ont vu l'émergence de l' [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 11 pages

Écrit par :

  • : directeur de recherche de première classe, chercheur à l'Institut national d'études démographique

Classification

Autres références

«  SEXUALITÉ HISTOIRE DE LA  » est également traité dans :

L'ORGASME ET L'OCCIDENT (R. Muchembled)

  • Écrit par 
  • Sophie CHEVALIER
  •  • 1 012 mots

Déjà bien connu pour ses différents travaux sur la société d'Ancien Régime, Robert Muchembled, historien de la culture et des mentalités, livre un nouvel ouvrage qui est une histoire de la sexualité et surtout du plaisir sexuel, L'Orgasme et l'Occident. Une histoire du plaisir du XVI […] Lire la suite

BIOPOLITIQUE

  • Écrit par 
  • Frédéric GROS
  •  • 1 813 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Une nouvelle logique de pouvoir »  : […] Cette rupture est cependant plus théorique que proprement historique, car les deux formes ne cessent en fait de coexister. La forme traditionnelle est le pouvoir de « souveraineté ». Il procède par prélèvement contraint et marquage symbolique. Par exemple : soustraire une partie des récoltes, supplicier les corps de condamnés, réquisitionner des richesses matérielles ou des forces de travail, off […] Lire la suite

BIOPOLITIQUE (anthropologie)

  • Écrit par 
  • Frédéric KECK
  •  • 2 032 mots

Dans le chapitre « Un regard du pouvoir sur la vie »  : […] Comme le souligne le philosophe italien Roberto Esposito , la notion de biopolitique n’a pas été inventée par Foucault. Probablement forgée dans les années 1930 par le Suédois Rudolf Kjellén, pour désigner une politique d’expansion nécessaire à tout État entendu comme force naturelle, elle réapparaît dans les années 1960 en France, selon une acception néo-humaniste qui prend acte de l’histoire du […] Lire la suite

CATHOLICISME - La crise postconciliaire

  • Écrit par 
  • Michel de CERTEAU
  •  • 5 636 mots

Dans le chapitre « La sexualité »  : […] Le groupe italien Communion et libération, créé en 1968, traditionaliste en matière de doctrine et de mœurs, hostile au divorce, mais progressiste dans les luttes sociales, est un exemple des tensions qui peuvent exister entre les deux domaines. Du mariage des prêtres au divorce des laïcs, la sexualité n'en est pas moins devenue, ces dernières années, la pierre de touche des positions et oppositi […] Lire la suite

CÉLIBAT RELIGIEUX

  • Écrit par 
  • André BAREAU, 
  • Jacques POHIER
  •  • 7 030 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Célibat et cultures »  : […] Des dimensions essentielles de l'existence humaine sont en cause dans tout ce qui concerne le mariage, l' affectivité et la sexualité. Les recherches entreprises depuis un siècle par les différentes sciences de l'homme ont révélé combien relatives pouvaient être en ces matières les institutions et attitudes des différentes cultures ou même des différentes époques d'une même culture. Mais elles on […] Lire la suite

ELLIS HENRY HAVELOCK (1859-1939)

  • Écrit par 
  • Jean POIRIER
  •  • 287 mots

Le premier chercheur à avoir osé faire de la sexualité humaine un objet de recherche scientifique, Henry Havelock Ellis peut être considéré à la fois comme le fondateur de l'ethnologie sexuelle (description comparée des attitudes à l'égard de la sexualité chez les différentes civilisations) et de la sexologie (étude scientifique de la sexualité d'un point de vue psychobiologique et psychosociologi […] Lire la suite

FAMILLE - Évolution contemporaine

  • Écrit par 
  • Abel JEANNIÈRE, 
  • François de SINGLY
  •  • 9 788 mots

La mise en question, par l'ethnologie, de l'universalité de nos structures de parenté traditionnelles, ainsi que la révolution introduite par la psychanalyse dans la compréhension de la sexualité sont deux facteurs qui influent largement sur la transformation des relations familiales. On se bornera ici à analyser l'impact de l'histoire immédiate et la radicalité du changement de perspective qu'en […] Lire la suite

FLANDRIN JEAN-LOUIS (1931-2001)

  • Écrit par 
  • André BURGUIÈRE
  •  • 876 mots

Jean-Louis Flandrin s'est imposé, dans la droite ligne de l'histoire de la sensibilité préconisée par Lucien Febvre, comme l'un des historiens français de son temps les plus originaux et les plus reconnus à l'étranger. Parti, au début des années 1960, de l'étude du langage de l'amour et du plaisir au xvi e  siècle, Jean-Louis Flandrin a vite élargi ses recherches à une histoire de l'amour et de la […] Lire la suite

FOUCAULT MICHEL (1926-1984)

  • Écrit par 
  • Frédéric GROS
  •  • 5 265 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Une esthétique de l’existence »  : […] Cette étude historique des gouvernementalités fait aussi apparaître dans l'histoire des points de résistance, susceptibles de prendre des formes diverses, de l'ascèse mystique à la revendication des droits fondamentaux de l'homme, jusqu'à cette « attitude critique » repérée chez Kant dans son célèbre texte « Qu'est-ce que les Lumières ? » L'idée de critique comme « refus d'être gouverné », en tant […] Lire la suite

HOMOSEXUALITÉ

  • Écrit par 
  • Frédéric MARTEL
  •  • 9 204 mots

Dans le chapitre « Les multiples approches de la question »  : […] Singulière, cette histoire mérite d'être retracée, mais elle englobe tellement d'aspects qu'aucun savoir constitué ne peut prétendre en rendre compte à lui tout seul. Il faut mesurer combien cette histoire, qui reste très largement à écrire, n'est pas, en tout cas, une histoire spécifique. Elle est par nature interdisciplinaire. Elle concerne l'histoire de la vie privée, l'histoire du droit et de […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Michel BOZON, « SEXUALITÉ HISTOIRE DE LA », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/histoire-de-la-sexualite/