HERMÉNEUTIQUE

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Une pensée de la compréhension

Longtemps réduite à un simple catalogue de règles pragmatiques, l'herméneutique conquiert une dimension nettement plus philosophique au début de la modernité. Même si l'interprétation devient alors un objet d'intérêt et d'inquiétude pour la philosophie, elle est toujours vue comme une activité extra-philosophique. Un changement de paradigme décisif se produit au début du xixe siècle, lorsque l'art d'interpréter est rapporté au problème fondamental de la compréhension et de la mécompréhension.

Ce tournant rend possible l'élargissement progressif du champ d'investigation, incluant non seulement les textes, mais les échanges oraux, les témoignages historiques et les actions. En même temps, le problème herméneutique gagne en profondeur et dévoile ses enjeux philosophiques. Renonçant à se définir comme simple méthodologie générale des pratiques interprétatives et refusant d'élaborer un « canon » de règles, l'herméneutique conquiert ainsi un statut philosophique. Alors que Friedrich Schleiermacher (1768-1834) y voit encore une simple « science auxiliaire » de la philosophie, Wilhelm Dilthey (1833-1911) va lui accorder une dimension philosophique intrinsèque, en montrant le rôle central que les notions d'interprétation et de compréhension jouent dans l'édification du monde historique dans les sciences de l'esprit.

Wilhelm Dilthey

Photographie : Wilhelm Dilthey

Wilhelm Dilthey (1833-1911), philosophe allemand, est l'un des fondateurs de l'herméneutique en sciences sociales. 

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C'est également à Dilthey qu'on doit la première étude sur les origines de l'herméneutique. Sa thèse, d'après laquelle l'histoire de l'herméneutique au sens moderne ne commence qu'au xvie siècle, avec les controverses théologiques qu'avait suscitées la crise de la Réforme, a longtemps fait autorité et elle influence en partie la vision que Hans Georg Gadamer et Paul Ricœur, au xxe siècle, se feront de l'histoire de la discipline. Cette vision de l'histoire de l'herméneutique n'a fait l'objet d'une révision critique qu'à partir des années 1960-1970, grâce notamment aux travaux de L. Geldsetzer, H.-E. Jaeger et A. Bühler, qui ont montré que le fondateur de l'herméneutique est J. K. Dannhauer (1603-1666). Celui-ci, dans son Idea boni interpretis et malitiosi calumniatoris (1630), relit le Traité de l'interprétation d'Aristote pour en tirer une épistémologie générale dans laquelle la notion d'interprétation joue un rôle central.

L'association étroite entre la logique et l'herméneutique a rendu possible une première universalisation de celle-ci, dont on retrouve les traces, jusqu'en plein âge des Lumières, chez J. Clauberg (1622-1665), G. W. Leibniz (1646-1716), C. Thomasius (1655-1728), C. Wolff (1679-1754) et ses disciples : C. A. Crusius (1715-1775), J. H. Lambert (1728-1777) et H. S. Reimarus (1694-1768).

D'après Christian Wolff, la vérité herméneutique relève du vraisemblable et non de la certitude apodictique. Il n'existe pas d'interprétation absolument vraie d'un texte ; il n'y a que des interprétations plus ou moins vraisemblables, ce qui revient à dire qu'il y en a plusieurs. Exiger d'un interprète une démonstration apodictique de la vérité de son interprétation est une absurdité.

D'autres critiques de W. Dilthey (G. Gusdorf, P. Szondi, J. Grondin) lui reprochent de passer sous silence l'exégèse médiévale de l'Écriture sainte et les débats sur l'explication littérale ou allégorique dans les écoles d'Antioche et d'Alexandrie, qui, pour Peter Szondi, constituent le fil rouge d'une herméneutique littéraire. « L'Écriture croît avec ceux qui la lisent », soutient Paul Ricœur, en écho à Grégoire le Grand. Les théories juives et chrétiennes du quadruple sens de l'Écriture (littéral, allégorique, moral et mystique) soulignent l'importance d'une lecture plurielle des textes, qui ne se ramène pas pour autant à l'image de l'auberge espagnole dans laquelle le lecteur viendrait « consommer » le sens qu'il a lui-même apporté. Les critiques littéraires qui intègrent la notion d'« œuvre ouverte » (Umberto Eco) ont de bonnes raisons de définir un principe de limitation qui empêche la pluralité des interprétations de succomber à un arbitraire total qui ne saurait plus faire la distinction entre l'interprétation et l'usage d'un texte.

Une des maximes herméneutiques les plus célèbres enseigne qu'il faut comprendre l'auteur mieux qu'il ne s'est compris lui-même. Certains en font la signature même des herméneutiques romantiques. En réalité, la formule se rencontre déjà chez la plupart des théoriciens de l'herméneutique générale comme J. M. Chladenius, F. G. Meier et A. G. Baumgarten. On la trouve même chez Wolff.

La césure qui sépare les herméneutiques rationalistes des herméneutiques contemporaines se situe ailleurs. Comme le souligne H. G. Gadamer, les herméneutiques générales de l'âge des Lumières se caractérisent par leur occasionnalisme pédagogique. Le recours à l'interprétation ne devient nécessaire que quand on bute sur un « passage obscur ». La tâche de l'interprète est alors d'apporter les éléments d'information manquants qui permettent de lever l'obstacle. À l'encontre de cette conception, F. Schleiermacher et ses contemporains souligneront que la compréhension n'est jamais assurée d'avance, de sorte que le travail d'interprétation est requis à tout moment.

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Wilhelm Dilthey

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  • : docteur en philosophie, professeur émérite de la faculté de philosophie de l'Institut catholique de Paris, titulaire de la chaire "Romano Guardini" à l'université Humboldt de Berlin (2009-2012)

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Pour citer l’article

Jean GREISCH, « HERMÉNEUTIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/hermeneutique/