HÉRÉDITÉ

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La question de l'hérédité

L'émergence du concept moderne d'hérédité a été un phénomène culturel majeur : une notion formée notamment dans le domaine du droit – et, secondairement, de la médecine – est devenue l'un des concepts centraux de la biologie.

L'évolution du concept

Formes savantes issues du latin heres, heredis (« héritier »), les termes hérédité et héréditaire ont d'abord en français une acception juridique. Ils expriment l'un et l'autre la notion d'héritage par succession et sont d'usage en ce sens dans la société d'Ancien Régime marquée par des privilèges de naissance, l'hérédité de la monarchie et celle des titres et des charges. Dès le xvie siècle, on voit cependant apparaître un usage collatéral de l'adjectif par les médecins dans l'expression « maladies héréditaires ». À la fin du xviiie siècle, le terme hérédité connotait donc, en médecine et en droit, la transmission de caractères d'exception : soit des états morbides (discours médical), soit des privilèges (discours juridique).

L'émergence de la notion d'hérédité naturelle au xixe siècle s'est accompagnée d'un changement profond de l'usage et de la signification du mot hérédité. Tandis que, sur le terrain juridique et politique, le mot cessait de connoter la transmission inégalitaire des privilèges, les médecins, bientôt suivis par les naturalistes, ont procédé à une dépathologisation de la notion d'hérédité. Vers 1840, le concept d'hérédité était clairement établi au sens d'une cause biologique générale agissant chez tous les êtres vivants et s'appliquant en principe à tous leurs caractères.

Dans les années 1850-1860, l'hérédité devient un sujet biologique majeur. On ignore tout de son mécanisme d'action, mais elle est invoquée dans de nombreux aspects théoriques et pratiques des sciences de la vie : l'amélioration des espèces domestiques ; l'évolution (Charles Darwin en fait une condition nécessaire du principe de sélection naturelle) ; l'explication par Louis Pasteur des maladies des vers à soie par une moindre résistance de certaines lignées de ces animaux, puis l'exploitation, pour produire des vaccins, de la notion de souche (variation dans la virulence des microbes pathogènes). Comme la gravitation naturelle de Newton, l'hérédité est alors connue par ses effets, mais inconnue dans son mécanisme.

Dans le dernier tiers du xixe siècle, l'hérédité cesse d'être seulement un principe, et devient l'une des grandes énigmes théoriques des sciences de la vie. Cette époque voit se développer une intense spéculation théorique qui laissera sa trace dans la future génétique : rejet catégorique de la notion d'hérédité des caractères acquis (August Weismann) ; dissociation progressive des notions d'hérédité et de développement ; alternative entre une conception de l'hérédité comme une force, d'intensité variable, et une conception qui l'imagine comme une structure matérielle. Corrélativement, l'hérédité fait l'objet d'approches plus empiriques : Francis Galton lui applique des méthodes statistiques et s'efforce de construire une science populationnelle de l'hérédité (1872) ; les cytologistes découvrent les chromosomes et en font les supports des qualités héréditaires (1880-1890). Enfin, la même époque voit naître et se diffuser l'idéologie eugéniste, étroitement liée à une conception héréditariste des qualités mentales et morales de l'homme. Galton, qui a forgé le mot « eugénique » (1883) et le programme (sélection artificielle de l'homme par l'homme), était hanté par la « dégénérescence » des sociétés européennes et rêvait d'une société revigorée par un contrôle des mariages sur la base des qualités héréditaires des individus. Quel que soit le jugement qu'on porte sur ce sujet, l'eugénisme a constitué un facteur historique important de développement de la science de l'hérédité pendant cette période, tout comme l'a été la rationalisation des pratiques empiriques de « l'amélioration des espèces » en matière d'agriculture et d'élevage (hybridation, sélection, herd books).

Les lois de la transmissions des caractères biologiques

L'année 1900 est celle de la redécouverte simultanée des lois de Mendel par trois botanistes, Hugo De Vries, Karl Correns et Éric von Tschermak. En moins de cinq ans, les lois de l'hybridation, établies par Gregor Johann Mendel en 1865 mais ignorées pendant trente-cinq ans, deviennent la base d'une nouvelle science, nommée génétique en 1906. Le darwinisme impose en effet désormais à la science le souci des origines des espèces et de leur filiation. L'approche mendélienne de l'hérédité a plusieurs aspects remarquables : elle est élémentariste, les gènes (terme introduit en 1909) étant en quelque sorte des atomes héréditaires ; elle met l'accent sur la constitution présente du matériau héréditaire (génotype), plutôt que sur l'héritage ancestral ; elle prend la forme d'un calcul probabiliste, qui permet de prédire la distribution statistique des caractères dans la descendance.

Dans ce contexte, les lois mendéliennes, originellement dégagées à propos du phénomène particulier de l'hybridation des sous-espèces (races ou variétés), deviennent des lois générales de la transmission des caractères chez les organismes sexués.

À partir des années 1910, la génétique mendélienne trouve une première interprétation matérielle dans la théorie chromosomique de l'hérédité, qui traite les gènes comme des entités localisées sur les chromosomes. Mais ce n'est pas pour autant que les gènes deviennent des objets matériels bien définis : jusque dans les années 1950, leurs caractères physiques (taille, poids), leur nature chimique (molécules ? assemblage de molécules ? organites infracellulaires ?) et leur mode d'action physiologique resteront énigmatiques. Dans la génétique classique, les gènes sont d'abord et avant tout des unités de fonction : ils déterminent un phénotype c'est à dire les traits morphologiques et biochimiques des individus. Inaccessibles à une observation directe et à une caractérisation matérielle, ces unités ont le statut épistémologique d'entités théoriques et hypothétiques.

L'avènement de la biologie moléculaire

Dans la seconde moitié du xxe siècle, la biologie moléculaire a permis la caractérisation matérielle des gènes. Leur structure matérielle a été identifiée : ce sont des séquences d'ADN. En devenant une science « moléculaire » qui s'attache à l'expression des gènes, la génétique a cessé d'être seulement une science de la transmission des caractères. Elle est devenue un nouveau langage commun pour l'ensemble des sciences de la vie (cf. biologie - La biologie moléculaire).

Les structures et les mécanismes [...]

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Génétique médicale : les étapes clés

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Hérédité autosomique dominante

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Hérédité autosomique récessive

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Hérédité familiale : liaison entre deux locus

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Écrit par :

  • : directeur de recherche au C.N.R.S.
  • : docteur ès sciences, chercheur au C.N.R.S., responsable de l'équipe Empreinte parentale
  • : professeur à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne
  • : professeur émérite de génétique humaine, C.H.U. de Nancy

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Autres références

«  HÉRÉDITÉ  » est également traité dans :

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  • David MONCHAUD, 
  • Michel MORANGE
  • , Universalis
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Dans le chapitre « Les structures de l’ADN »  : […] Avant 1944, il était donc difficile d’imaginer que l’acide désoxyribonucléique, l’ADN, pouvait être le support matériel de l’hérédité. Sa composition chimique assez pauvre (seulement quatre bases organiques, du phosphate et un sucre, le désoxyribose) paraissait incapable de coder la diversité des protéines d’un organisme. La préférence allait aux protéines, si diverses. Deux expériences célèbres […] Lire la suite

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Jusqu'en 1944, on ignorait quelle pouvait être la nature chimique de la molécule présente dans les chromosomes et porteuse de l'information génétique. Alors que la plupart des chercheurs pensaient qu'il s'agissait de protéines, deux publications viennent montrer, en 1944, qu'il s'agit de l'ADN, l'acide désoxyribonucléique. La première, théorique, est celle du physicien allemand Erwin Schrödinger ( […] Lire la suite

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  • Universalis
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BIOLOGIE - La biologie moléculaire

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Dans le chapitre « Genèse du concept de biologie moléculaire »  : […] Le xix e  siècle a démontré qu'il n'existait pas de « matière vivante » mais que les êtres vivants étaient constitués d'un ensemble complexe de molécules dont les structures et l'organisation permettent les manifestations du vivant et définissent les caractères d'une espèce. Manifestations et caractères sont transmissibles et essentiellement constants pour une espèce donnée, ce qui les lie à l'h […] Lire la suite

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Pour citer l’article

Charles BABINET, Luisa DANDOLO, Jean GAYON, Simone GILGENKRANTZ, « HÉRÉDITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/heredite/