BREMOND HENRI (1865-1933)

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L'historien du sentiment religieux

Après des études au collège ecclésiastique de sa ville natale, Aix-en-Provence (Charles Maurras, de trois ans plus jeune, fréquente le même établissement), Henri Bremond entre à dix-sept ans dans la Compagnie de Jésus. De 1882 à 1899 alternent formation religieuse et théologique en Angleterre et enseignement dans divers collèges en France. En août 1899, il est nommé rédacteur aux Études, la revue des jésuites français. L'année suivante, la rencontre fortuite à Athènes de Maurice Barrès inaugure une amitié qui ne sera pas sans influence sur sa carrière littéraire. Sur un autre plan, il s'est lié, vers la même époque, avec la plupart de ceux qui joueront un rôle marquant dans la crise moderniste (Maurice Blondel et Lucien Laberthonnière, le jésuite anglais George Tyrrell et son amie miss Petre, le baron Friedrich von Hügel, Alfred Loisy enfin). Ces relations et la sympathie d'idées qu'elles font supposer, une profonde crise personnelle d'autre part rendent sa position difficile à l'intérieur de la Compagnie de Jésus, qu'il doit quitter en février 1904. Il est alors rattaché officiellement à son diocèse d'origine (Aix), mais on l'y laisse libre de se consacrer à ses travaux littéraires. Des conflits du modernisme, il reste un témoin discret mais passionné et joue un rôle actif en coulisse. Par fidélité à Tyrrell (qui fut sans doute le plus proche de ses amis), il n'hésitera pas à se compromettre. Celui-ci étant mort (15 juillet 1909) sans avoir rétracté les idées qui l'avaient fait condamner, les obsèques catholiques lui sont refusées ; Bremond accompagne le corps au cimetière, récite quelques prières et prononce une allocution : frappé aussitôt de suspense a divinis, il devra souscrire une formule d'adhésion aux actes du magistère qui réprouvaient le modernisme. À la suite de cet épisode, il demeurera « suspect » pour certains et connaîtra de nouvelles alertes (mise à l'Index de sa Sainte Chantal en 1913, menaces de condamnation en 1924, puis en 1929...).

Ses premiers essais littéraires manifestaient déjà la conscience, aiguisée par la lecture de Newman et la rencontre de Blondel, de ce qui allait être « le souci » et « l'ambition » de sa vie : une vaste « enquête sur le sentiment religieux » qui, dépassant le notionnel pour atteindre le réel et déjouant les pièges du discours, arriverait à « étreindre le témoignage vivant rendu à la réalité de la foi ». Il privilégiait l'inquiétude religieuse (c'est le titre de son premier recueil), opposée aux trompeuses sécurités du dogmatisme. L'Angleterre contemporaine l'attire également, dans le dessein de constituer à son propos une « psychologie religieuse » entendue comme « science de Dieu agissant dans les âmes » : si les livres et articles publiés concernent surtout Newman (en particulier l'Essai de biographie psychologique, 1906) et ses compagnons, convertis ou restés dans l'anglicanisme, du Mouvement d'Oxford, Bremond s'intéresse alors de plus en plus à ceux qu'il appelle les « prophètes du dehors », il envisage même une Histoire du libéralisme anglais au XIXe siècle pour montrer comment l'authenticité du sentiment religieux peut survivre à la faillite des « certitudes dogmatiques ». Mais il se tourne finalement vers les écrivains spirituels français du xviie siècle (La Provence mystique, 1908 ; Apologie pour Fénelon, 1910 ; Sainte Chantal, 1913) et de l'époque romantique (Gerbet, 1907).

C'est dans ces années où le modernisme était durement réprimé que Bremond a conçu, en effet, le dessein de la grande entreprise à laquelle il allait désormais se consacrer presque exclusivement – une Histoire littéraire du sentiment religieux en France qu'il ambitionnait au départ de mener depuis la fin des guerres de religions jusqu'à nos jours ; mais elle prit en chemin des proportions si monumentales qu'à sa mort onze tomes ne lui auront pas suffi pour venir à bout du xviie siècle. Dès 1913, les grandes lignes des volumes réservés à ce siècle se découvrent à lui, ainsi que ce qui devait constituer l'apport historique majeur de l'œuvre : elle n'a pas seulement remis en lumière une foule de spirituels qui n'étaient connus que de rares spécialistes ou demeuraient tout à fait occultés ; elle a remodelé le paysage du xviie siècle religieux, que la tradition organisait autour de Port-Royal et de Bossuet. Bremond, au contraire, souligne la prodigieuse fécondité mystique du début du siècle et les liens qui la rattachent à la Renaissance, à cet optimisme chrétien qu'il appelle L'Humanisme dévot (tome I, 1916). Sur la lancée de la réforme tridentine, des spirituels « sortent de terre de tous les coins et inondent le territoire » : c'est L'Invasion mystique (t. II, 1916). Dans la phase suivante, La Conquête mystique (t. III à VI, 1920-1922), ils organisent le terrain. Un dernier volume (La Retraite des mystiques) devait montrer comment ils se heurtent ensuite à la réaction de tous ceux (jansénistes en particulier) qui ne peuvent concevoir une voie d'accès à Dieu autre que la connaissance rationnelle et qui tendent à réduire la religion à l'effort de perfectionnement moral (« hérésie » pour laquelle Bremond créera bientôt le nom d'ascéticisme). Cette réaction triomphe à l'époque de Louis XIV : « Quand Fénelon tente de ressusciter le mouvement, il est trop tard et Bossuet achève la déroute. » En fait, nous le verrons, la rédaction de l'Histoire du sentiment religieux allait provisoirement bifurquer dans une autre direction, et Bremond n'aura le temps que de décrire les signes précurseurs (t. XI, Le Procès des mystiques, 1933) de cette « déroute ».

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  • : agrégé de l'Université, docteur ès lettres, professeur à l'université des sciences humaines de Strasbourg

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Pour citer l’article

Émile GOICHOT, « BREMOND HENRI - (1865-1933) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/henri-bremond/