BELTING HANS (1935- )

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L'image chrétienne, rythmes et changements

L'image aux premiers temps du Christianisme

À partir de ses observations sur les derniers siècles du Moyen Âge, Hans Belting a élargi sa recherche à une période plus longue de l'histoire, afin de prendre en compte les débuts des images et des arts figurés dans le christianisme. Depuis l'Antiquité jusqu'au concile de Trente (1545) et jusqu'aux avatars contemporains, il a composé le tableau, riche et varié, de l'expérience humaine des images, qu'elles soient cultuelles, privées ou, tout simplement, décoratives. Dans sa synthèse, parue en Allemagne en 1990, puis traduite en France en 1998, il a porté l'attention, pour chacun des cas étudiés, sur la situation historique des expériences successives des images (Image et culte. Une histoire de l'art avant l'époque de l'art, Cerf, Paris, 1998).

Le premier moment qu'il circonscrit est celui du monde antique, dans lequel des images matérielles des dieux et des héros étaient investies de contenus produits par les représentations mentales des hommes et des femmes de l'époque. Les images étaient chargées de rôles que les communautés ne pouvaient pas assurer et qu'elles avaient ainsi transférés vers des forces extérieures, mais au sens figuré, voire métaphorique, du terme, pour mieux resserrer leur identité collective. Au iiie siècle, puis surtout à partir du vie siècle, ces images furent dotées par le christianisme d'un ensemble de valeurs spirituelles qui, peu à peu, les firent placer à part, tant par rapport au groupe que par rapport aux images plus anciennes, mythologiques ou autres, celles des sectes en particulier, tel le mithraïsme. Devenues chrétiennes pour certaines d'entre elles, ces images prirent une autre signification, qui débordait le cadre des pratiques courantes et était fondée en partie sur le dogme de l'Incarnation de Jésus-Christ. Dans cette situation nouvelle, l'Église garantissait la relation référentielle entre le corps du Christ et les images. Celles-ci avaient pour mission de faire sentir concrètement, de traduire par des signes et des couleurs, une présence qui demeurait seulement intelligible aux yeux du croyant. L'image chrétienne reposait sur une « vision intellectuelle », ainsi que l'a montré André Grabar (Les Origines de l'esthétique médiévale, Macula, Paris, 1992).

Le tournant du xie siècle

Tant en Orient qu'en Occident, la situation resta inchangée, ou presque, jusqu'au xie siècle. Hans Belting fait de ce siècle le pivot de l'histoire des images, parce que c'est à ce moment que l'analogie établie entre le corps de Jésus-Christ et l'image chrétienne va, pour des raisons historiques, perdre son statut de norme universellement valable. Le millénaire précédent avait été, d'une certaine façon, indispensable pour fonder l'image de l'homme au sein d'une culture qui ne lui laissait guère de place, quand elle ne la méprisait pas totalement. Le processus était désormais achevé.

Dans les sociétés urbaines, à Byzance comme en Europe occidentale, une autre esthétique était favorisée par des laïcs cultivés, puissants économiquement et socialement, capables d'intervenir dans la commande artistique, jusque-là réservée à l'Église. Sachant lire, épris de poésie, habitués aux règles de la grammaire et de la rhétorique, ces hommes étaient issus, la plupart du temps, des écoles urbaines et du monde des marchands, à quoi il faut ajouter l'exercice du notariat pour les villes d'Italie. Pour eux, l'image devait être lue et comprise suivant des règles précises qui suivaient, à peu de chose près, celles du texte écrit. Les transformations qui affectent, au cours du xie siècle, l'image chrétienne sont dues, à Constantinople puis dans les autres cités, à l'application des principes de la rhétorique à sa structure (Henry Maguire, Art and Eloquence in Byzantium, Princeton University Press, 1981). On se met à concevoir l'image sur le modèle du texte écrit et à la composer pareillement. Michel Psellos évoque, en certaines de ses homélies, ces icônes d'un nouveau genre, celles qu'il nomme « les images parlantes », parce qu'elles peuvent susciter chez les spectateurs de l'émotion ou de la stupeur. Leur aspect formel change : les figures du Christ, de la Vierge (celle de la tendresse maternelle, dite l'Eleousa), ou des saints et des saintes, sont montrées en buste comme en gros plan, et peintes de couleurs vives. Leur signification évolue aussi, et concerne de plus en plus le monde sensible : ces images, en effet, ne sont plus faites à partir d'archétypes miraculeux, non réalisés par des mains d'homme (acheiropoiètos), mais à partir d'autres images, dont on reprend telle ou telle partie, tel ou tel motif. À la référence au corps du Christ s'est substituée la référence toute matérielle au rendu ou au volume de tel ou tel corps humain. Ce qui compte n'est plus la vision intellectuelle, par laquelle on peut s'approcher du divin, mais le regard qu'on porte aux beaux corps, à leurs parures et à leurs attributs. Il ne s'agit plus, dès lors, de faire saisir une présence qui reste intelligible, mais de représenter habilement ce qu'on peut voir sur terre. À Constantinople et dans l'Empire, l'image tient son rôle dans un champ conceptuel qui est recentré sur l'homme et autour de ses valeurs. À travers elle, on n'insiste plus sur le triomphe de la divinité. En revanche, on montre par son truchement les douleurs du Fils de l'Homme, ses souffrances sur la croix et sa miséricorde pour le genre humain.

En Occident, depuis l'an mille environ, l'alliance avait été scellée entre l'image de culte et la relique (sainte Foy, à Conques, par exemple) : une tradition durable était ainsi apparue. Compte tenu de leur situation géographique et de leur implication dans les croisades, les villes portuaires de l'Italie servirent de relais aux conceptions byzantines sur l'image et de contacts avec le monde gréco-byzantin : entre l'Orient et l'Occident, la synthèse fut réalisée à Gênes, à Pise, à Florence et à Sienne, à Venise également. À la suite d'expérimentations multiples, l'évolution s'accélère durant un siècle, des années 1200 aux années 1300, conduisant à la naissance du tableau d'autel, pour une clientèle urbanisée et enrichie (H. Belting L'Image et son public au Moyen Âge [Munich, 1981], trad. franç., Paris, 1998).

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Écrit par :

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de l'Université, ancien membre de l'École française de Rome, professeur d'histoire de l'art médiéval à l'université de Bourgogne

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Pour citer l’article

Daniel RUSSO, « BELTING HANS (1935- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/hans-belting/