ILLYÈS GYULA (1902-1983)

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Bulletin d'enneigement

À partir des années soixante-dix, le personnage du poète civique accède au statut du grand vieillard des lettres hongroises. Désigné par l'histoire littéraire comme le plus exemplaire continuateur des traditions populaires progressistes, cité en référence par la presse pour tout ce qui touche à la sensibilité nationale, respecté même par le pouvoir qui se contente de censurer ses appels en faveur de la minorité hongroise de Transylvanie, Illyés, tel Hugo au xixe siècle, détient une autorité morale quasi mythique, qui assure un poids certain à ses disciples et qui voile en partie les inquiétudes nouvelles inscrites dans sa production régulièrement abondante : Kháron ladikján (1969, Sur la barque de Caron, essai romancé sur les « symptômes de vieillesse ») ; Abbahagyott versek (1971, Poèmes abandonnés) ; Minden lehet (1973, Tout est possible, poèmes) ; Újabb drámák (1974, Nouvelles pièces dramatiques) ; Iránytűvel (1975, Boussole à la main, articles, 2 vol.) ; Itt élned kell (1976, Tu dois vivre ici, études, essais sociographiques, 2 vol.) ; Embereljük meg magunkat (1977, Ressaisissons-nous, drames) ; Nyitott kapuk (1978, Portes qui s'ouvrent, traductions de poésies étrangères, 2 vol.) ; Beatrice apródjai (1979, Les pages de Béatrice, roman autobiographique sur la période des révolutions de 1918-1919 et de la terreur blanche) ; Különös testamentum (1977, Testament étrange) ; Közügy (1981, Affaire publique), recueils de poésies : Táviratok (1982, Télégramme), A Semmiközelít (1983, Le Néant approche), Szemben a támadással (1984, Face à l'attaque).

L'image du révolté à la fois culpabilisant et rassurant, l'œuvre d'Illyés l'a systématiquement cultivée en proclamant la supériorité de la raison claire sur le chaos et en forçant l'homme à préférer l'affrontement avec l'histoire à la confrontation avec ses démons personnels. Quelle leçon tirer cependant des luttes passées ? Après tant de cataclysmes, la patrie idéale est-elle réalisée ? Le Bien, le bonheur social a-t-il encore un sens lorsque se perd la conscience du Mal ? La ruée sur les possessions matérielles sous un ciel déserté par le rêve justifie-t-elle les ambitions de la poésie engagée pour maîtriser le réel ? Oppressante actualité qui permet, sur le thème du grand âge et des assauts de moins en moins parables du néant, de transformer le drame du vieillissement en apologue de la mort de l'humanisme. Affirmée jadis comme linéaire, l'histoire dévoile ironiquement son mouvement circulaire : jouet des grands cycles cosmiques, l'humanité elle-même ne tourne-t-elle pas en rond ? Les saisons se succèdent et maintenant c'est l'hiver. Il reste la nostalgie d'une existence qui aurait un but, des appels à la probité, mais la résistance au vide se voudrait seulement collective. Jamais les strophes d'Illyés n'ont autant suscité l'écho des formes prosodiques léguées par les poètes civilisateurs des époques héroïques ; jamais sa dure volonté d'enracinement dans la vie ne s'est autant doublée de doutes quant à l'efficacité de l'exhortation poétique. À l'encens qui monte vers son piédestal, le barde répond par le témoignage amer d'un moraliste égaré dans un siècle ingrat.

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Écrit par :

  • : professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de Lille

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André KARATSON, « ILLYÈS GYULA - (1902-1983) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gyula-illyes/