GRÈVE

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Un passé riche d'enseignements

L'antagonisme social n'est en défaut à aucune des grandes époques de l'histoire. Et il n'est pas exact de lier la grève au seul capitalisme libéral qui en a seulement décuplé l'ampleur ; il faut, au contraire, la faire remonter au plus lointain passé. Une sorte de mouvement récurrent marque chacune des civilisations. À l'aube, les mouvements revendicatifs sont rares, mais ils s'amplifient aux périodes de maturation et surtout aux moments de crise.

Les civilisations anciennes

Les premières grèves furent, semble-t-il, celles des travailleurs égyptiens, à la période du Nouvel Empire. À plusieurs reprises, sous le régime de Ramsès III, les ouvriers cessèrent le travail au tombeau du pharaon : la grève était une protestation, à la fois contre l'irrégularité des salaires fournis en nature et contre les traitements indignes dont ils étaient victimes. Cette première manifestation est riche de sens. Car elle émane d'une catégorie de travailleurs particulièrement qualifiés, relativement privilégiés dans la société égyptienne. On n'aurait jamais songé en effet à remplacer par de vulgaires esclaves ces libres ouvriers destinés à construire pour le pharaon une demeure immortelle. Or ce phénomène se renouvellera par la suite, les grandes grèves étant régulièrement le fait d'une certaine élite et non pas des couches les plus démunies de la société.

Selon la Bible, la dure condition des Hébreux asservis en Égypte s'accompagne d'un mouvement d'indiscipline lorsque les conditions de travail s'aggravent jusqu'à l'intolérable (les commissaires du pharaon imposent la livraison de briques sans procurer aux travailleurs la paille nécessaire). Comme l'écrit A. Néher, « avec le décret du pharaon nous quittons le domaine clair des lois économiques pour entrer dans celui, ténébreux et obscur, du monde concentrationnaire ».

Contrairement à la société grecque qui semble n'avoir pas connu de mouvements revendicatifs violents, Rome sécrète des situations conflictuelles dont la révolte des esclaves menées par Spartacus, de 73 à 71 avant J.-C., est le plus illustre exemple. Les mouvements sociaux sont fréquents au Bas-Empire, perturbant des activités vitales, telle la grève des boulangers, des bateliers transporteurs de céréales, et même des employés des pompes funèbres, ces derniers créant ainsi de sérieux risques d'épidémie en raison des inhumations tardives. Les constitutions (lois impériales) des empereurs Aurélien (iiie s.) et Zénon (ve s.) répriment les grèves, jugées contraires à l'intérêt public.

La grève avant le XIXe siècle

Au Moyen Âge, tant en France qu'à l'étranger (Liège, Gênes), les « cabales » sont fréquentes et durement réprimées. Certaines villes et certaines corporations se révèlent particulièrement frondeuses : Beauvais en 1233, Rouen où la grève des drapiers en 1280 se termine tragiquement par l'assassinat du maire. Aussi bien la détresse des ouvriers du drap et de la toile est-elle grande. Chrétien de Troyes s'en fait l'écho dans sa célèbre complainte des tisseuses : « Nous avons tant de mal et de honte que je ne puis vous en dire le cinquième. »

Le mouvement continue à la Renaissance (Lyon et la grande grève des imprimeurs en 1539) et s'accélère au xviiie siècle (Lyon encore, où quatre meneurs finissent aux galères en 1744, et naturellement Paris, qui connaît de nombreux conflits, spécialement celui des ouvriers relieurs en 1774). Des professions nouvelles s'agitent, par exemple les parlementaires et les avocats : « Quoi, ces drôles-là s'en mêlent aussi ! » devait s'écrier le régent en 1718 ; la grève politique commence à poindre à l'horizon. Grenoble aussi tient une digne place parmi les villes effervescentes. Mais, paradoxalement, la Révolution de 1789 vient stopper les mouvements revendicatifs. Tous les groupements sont dissous (loi Le Chapelier, 14-17 juin 1791). Le droit de grève, loin d'être consacré parmi les « Droits de l'homme », est au contraire dénié ; cette action est réprimée en tant que coalition interdite. Elle est quasi inexistante sous le Consulat, les pénalités qui la frappent s'aggravent sous l'Empire et elle ne reprendra qu'à la Restauration pour s'amplifier sous la monarchie de Juillet.

Les mouvements sociaux en France

Premières grandes grèves

L'ère des grands conflits s'ouvre en France en novembre 1831 par la célèbre révolte des canuts lyonnais, ouvriers de la soie qui n'étaient nullement les « parias » de la classe ouvrière. C'étaient des travailleurs très qualifiés, que la longue pratique d'un métier avait socialement élevés. Or, après les événements de 1830 qui avaient porté un coup sérieux à la soierie lyonnaise, les prix de façon avaient très sensiblement baissé. Et malgré une reprise des ventes en 1831 (le marché américain qui commençait à s'ouvrir compensait la perte de certains débouchés en Europe), les prix de façon n'avaient pas augmenté, bien que les métiers fussent « couverts d'étoffe » et que les canuts dussent travailler dix-huit heures par jour (de 5 h du matin à 11 h du soir !). Dans cette conjoncture, le préfet de Lyon, Bouvier-Dumolart, obtint la signature d'un accord collectif entre fabricants et représentants des chefs d'atelier, augmentant le tarif des prix de façon. Mais de nombreux fabricants ne se sentirent pas engagés par les signatures de leurs délégués dont ils contestèrent le mandat et ils refusèrent d'accepter le nouveau tarif. D'où l'émeute au cri célèbre de « Vivre libres en travaillant ou mourir en combattant ». Après la capture du général de la Garde nationale, la grève se transforma en insurrection armée et d'émeute devint révolte. L'hôtel de ville de Lyon fut occupé par les insurgés. Mais les chefs ouvriers qui n'étaient « entrés en grève » que pour obtenir la correcte application de l'accord collectif ne surent plus que faire de leur victoire et, bien vite, les forces de l'ordre reprirent le dessus. Le maréchal Soult réoccupa la ville et le prince d'Orléans y fit son entrée solennelle. Quant au préfet, il paya de sa destitution sa relative bienveillance à l'égard des revendications ouvrières. En définitive, le tarif fut proclamé nul et non avenu (par un arrêté du maréchal Soult). C'était le total échec de cette première grande grève. Mais qu'à cela ne tienne : en cette grève, comme en toute autre, les résultats immédiats ne sont pas seuls révélateurs : plus qu'eux importent les répercussions du mouvement à long terme. Or la révolte des canuts a fait naître dans la conscience ouvrière le sentiment d'une réelle communauté d'intérêts. Et c'est le point de départ d'une ère revendicative, que la détresse physique et morale des ouvriers dans cette période de capitalism [...]

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  • : professeur émérite à l'université Robert-Schuman, Strasbourg, faculté de droit

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Pour citer l’article

Hélène SINAY, « GRÈVE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/greve/