GRAVURE

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Langage et signification

L'intérêt de la gravure et sa richesse viennent en grande partie de ce que ses fonctions utilitaires ne l'ont jamais empêchée d'être simultanément un art original et non fonctionnel. De là les insolubles querelles entre graveurs et artistes, qui se reproduisirent en 1839 entre graveurs et photographes, pour savoir si la gravure appartient ou non à un art. Cette réticence vient surtout de la présence d'un élément mécanique qui entre dans la fabrication des gravures et qui semble s'opposer à la notion de création individuelle. La fonction d'abord reproductrice de la gravure a trompé bien des esprits. En termes linguistiques, on a pu croire – l'intervention mécanique étant surestimée – que la gravure n'avait d'autre possibilité que de produire un signe analogue au référent : c'était évidemment le cas des nielles où le motif d'orfèvrerie était rendu intact par le tirage sur papier. Dès que l'on quitte ces exemples grossiers, l'illusion devient évidente. Le référent ne se confondit pas longtemps avec le motif reproduit. Ainsi, une gravure de portrait ne reproduit pas que les traits d'un visage mais toute une personnalité avec ses caractères et ses goûts. L'art se situe entre le rendu exact du motif – qui est affaire de praticien ou de machine – et l'adjonction de notations discrètes. Pour rendre la complexité du référent, la reproduction doit dépasser de beaucoup le produit mécanique qui ne rend que le sujet « dénoté ». Pour ajouter à ce sujet neutre (de nature descriptive) les notations qui révéleront sa totalité expressive, le graveur-artiste doit avoir recours à une infinité d'artifices souvent indéfinissables (choix du sujet, échelle, composition, écriture, profondeur des tailles, lumières, stylisation, encrage) qui sont proprement le langage de l'art et que seuls son talent et son intelligence peuvent lui fournir.

Dans la mesure où l'artiste est prisonnier de la technique indirecte de la gravure, soit qu'il y accorde trop, soit qu'il en tire des effets faciles, la production gravée sera plus irrégulière mais aussi plus vaste que celle de la peinture dont elle s'inspire généralement. La gravure et la peinture suivant une évolution analogue peuvent être mieux connues l'une grâce à l'autre. Peintres et graveurs ont toujours collaboré ; bien des tableaux perdus ne sont connus que par leur reproduction gravée. Par leur nombre, les gravures aident à retracer les évolutions, les inspirations, les courants, dont les toiles ne fournissent que des jalons.

La gravure est issue de la même civilisation qui a vu naître la peinture de chevalet, et suscita un art destiné à une clientèle plus vaste. La peinture reste le privilège d'une aristocratie et la gravure a toujours marqué une prédilection pour les thèmes ordinaires adaptés à la légèreté de son support. On accorde moins d'importance à une gravure qu'à un tableau et l'on y représente plus volontiers des thèmes plus bourgeois que nobles qui paraîtraient triviaux en peinture et se trouvent en bas de la hiérarchie des genres reconnue dans l'art classique.

Ainsi en est-il de la gravure japonaise au xviie siècle ; les nouvelles classes remplaçant la féodalité, tout en continuant de préférer la peinture, trouvèrent dans l'estampe une expression du « monde éphémère » en rapport direct avec leurs préoccupations quotidiennes, simples scènes de genre, séries érotiques, portraits d'acteurs, et, à partir du xixe siècle, avec Hokusai et Hiroshige, paysages.

La gravure occidentale s'est aussi illustrée dans ces genres, qu'on peut appeler « bourgeois » : le portrait et la caricature, par exemple, le paysage aussi dans le xviie siècle hollandais et le xixe siècle français, la scène de genre surtout. Celle-ci apparaît dès le xve siècle avec Martin Schongauer qui représente des paysans allant au marché ou des ouvriers orfèvres se battant.

L'iconographie, particulièrement développée et riche, de la gravure, lorsqu'elle n'est pas reproduction de peinture de « grands genres », conduit généralement à la société qui l'a suscitée, et offre un répertoire complet de ses goûts et de ses aspirations.

Dans la gravure populaire, les connotations par lesquelles l'artiste veut exprimer l'indicible sont généralement trop grossières ou explicites pour donner lieu à un art raffiné et p [...]

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Jules César, opéra de Haendel

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Aztèques capturés par les Espagnols

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Écrit par :

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur à l'université de Paris-IV-Sorbonne
  • : directeur de la bibliothèque publique d'information, Centre Georges-Pompidou

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Pour citer l’article

Barthélémy JOBERT, Michel MELOT, « GRAVURE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gravure/