GRAMMAIRES (HISTOIRE DES)La tradition arabe

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Taṣrīf : morphologie et phonologie

Al-Ašmūnī (mort en 1495) écrit : « Dans la terminologie technique, taṣrīf désigne deux opérations : 1. Donner au mot diverses structures pour des « sens » (ma‘nā : terme ambigu qui peut aussi bien désigner une notion grammaticale : l'appartenance à une catégorie, un temps... que la charge sémantique d'une racine ; nous gardons cette ambiguïté et faisons systématiquement figurer la traduction « sens » entre guillemets) différents, comme le diminutif, le pluriel brisé, les participes actif et passif. L'habitude des auteurs est de mentionner cette section avant le taṣrīf... alors qu'elle en fait bien partie ; 2. Changer le mot, non pas pour un nouveau « sens » mais pour un autre motif. Cela se limite à l'augmentation, à l'effacement, au transfert et à la gémination. C'est cette dernière partie que nous appellerons ici taṣrīf, selon la terminologie des auteurs anciens (Ḥāšiyat Aṣ-Ṣabbān ‘alā Šarḥ Al-Ašmūnī ‘alā 'Alfiyyat Ibn Mālik).

Dans ce texte se dégage bien la double acception du terme taṣrīf : une acception large qui englobe la morphologie et la phonologie, et une acception restreinte, attribuée aux grammairiens anciens, qui se limite à la phonologie.

Morphologie

La morphologie définit les structures de base (binya 'aṣliyya) nominales et verbales et décrit les processus dérivationnels et flexionnels qui permettent d'en tirer, par augment ou redoublement, les autres formes. Une structure de base est un agencement de consonnes et de voyelles lié à un « sens » grammatical (ex : verbe, passé). Cet agencement est noté au moyen des consonnes F‘L où F = C1, première consonne radicale ; ‘= C2, seconde consonne ; L = C3, troisième consonne (ainsi, la structure de base FA‘ALA = C1AC2AC3, liée au « sens » grammatical : verbe passé). Dans les structures de base se réalisent les racines qui sont elles-mêmes des éléments à double face : une face phonique de 3 ou 4 consonnes (ex. : ḌRB, KTB) et une face sémantique (ex. : frapper, écrire). Soit un mot comme ḍaraba (il a frappé) qui est un verbe au passé, il se compose d'une racine dont la face phonique est ḌRB et la face sémantique « frapper » combinée à la structure de base FA‘ALA, où sont spécifiés l'agencement des voyelles et leur timbre (ie, a,a et non pas u,i) qui sont liés au « sens » grammatical « verbe, passé ».

La grammaire comporte par ailleurs une procédure de reconnaissance qui permet de relier tout mot de la langue à l'une des structures définies ou produites par la morphologie. Cette procédure consiste en l'assignement d'un schème (wazn) à tout mot. Le wazn est lui aussi noté en terme de F‘L, les augments étant écrits tels quels (ex. : 'arsala (envoyer) a le wazn 'af‘ala, ce qui le classe dans les formes dérivées, ayant le « sens » grammatical : « factitif, transitif »).

Phonologie

Chaque forme phonétique ayant été rattachée à l'une des formes (de base ou dérivée) répertoriées en morphologie, il reste à expliquer pourquoi certaines formes prononcées ne sont pas identiques à ces dernières. Soit la forme phonétique qāla (dire, verbe, passé). La procédure de reconnaissance permet de l'assigner à la binya 'aṣliyya FA‘ALA et de reconstituer sa racine : QWL. La combinaison de la racine et de la structure de base donne : QAWALA, qui n'est pas la forme phonétique. La tâche de la phonologie est précisément d'expliquer la distorsion entre cette forme postulée par le raisonnement grammatical et considérée comme une représentation abstraite et la forme effectivement prononcée (laf̱̣d). L'explication est toujours conçue dans un système synchronique ; la pertinence d'une explication diachronique étant explicitement niée (cf. Ibn Ǧinnī, Munṣif, I, p. 190). Il appartient au grammairien de formuler les règles qui régissent cette distorsion, règles qui doivent être générales. Leur formulation inclut naturellement des contextes phonétiques précis, mais également des données morphologiques. Ces règles générales sont à leur tour motivées par une tendance naturelle censée régir le comportement linguistique des Arabes anciens, la « légèreté » (ẖiffa) selon laquelle a est plus « léger » que i et i plus léger que u (a > i >  u), gradation qui recoupe l'échelle de sonorité des phonéticiens modernes. Cette échelle classe l'ensemble des segments de la langue de la manière suivante :

(cf. Ladefoged, 1975, et, pour plus de détails sur cette notion de légèreté et sa place dans la grammaire, Bohas, 1981). Toute la phonologie est a [...]

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Écrit par :

  • : docteur de troisième cycle (linguistique), lecteur à l'université de Paris-III
  • : docteur ès lettres, directeur de l'Institut français d'études arabes de Damas
  • : agrégé d'arabe, pensionnaire scientifique à l'Institut français d'études arabes de Damas
  • : agrégé d'arabe, docteur de troisième cycle en linguistique, C.N.R.S.

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Pour citer l’article

Georgine AYOUB, Georges BOHAS, Jean-Patrick GUILLAUME, Djamal Eddine KOULOUGHLI, « GRAMMAIRES (HISTOIRE DES) - La tradition arabe », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/grammaires-histoire-des-la-tradition-arabe/