GOÛT, esthétique

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Les aspects du goût

Le goût personnel

Le goût personnel est, en quelque sorte, un sixième sens, la faculté de déceler la beauté d'une forme, au-delà d'adjonctions extérieures disparates et en faisant abstraction de l'opinion d'autrui. Voltaire, dans l'article de l'Encyclopédie consacré au goût, qui est, dit-il, « le sentiment des beautés et des défauts dans les arts », en décrit ainsi les caractères essentiels : « C'est un discernement prompt comme celui de la langue et du palais et qui prévient comme lui la réflexion ; il est, comme lui, sensible et voluptueux à l'égard du bon ; il rejette, comme lui, le mauvais avec soulèvement. Il est souvent, comme lui, incertain et égaré... ayant quelquefois besoin, comme lui, d'habitude pour se faire. Il ne suffit pas pour le goût de voir, de connaître la beauté d'un ouvrage ; il faut la sentir, en être touché. Il ne suffit pas de sentir, d'être touché d'une manière confuse ; il faut démêler les différentes nuances ; rien ne doit échapper à la promptitude du discernement. » Montesquieu, dont l'Essai sur le goût, destiné également à l'Encyclopédie, fut publié, inachevé, à la suite de l'article de Voltaire, insiste lui aussi sur cette rapidité de la réaction : « Le goût n'est autre chose que l'avantage de découvrir avec finesse et avec promptitude la mesure du plaisir que chaque chose doit donner aux hommes. »

Voltaire

Photographie : Voltaire

Le Français François Marie Arouet devenu, par anagramme, Voltaire, homme de lettres et philosophe (1694-1778). 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

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Cette lucidité de l'œil, cette pénétration visuelle immédiate peut s'exercer dans des domaines très différents selon le genre de vie, les curiosités, les activités de chacun : le choix d'objets de collection ou celui d'un vêtement, l'arrangement d'un vase de fleurs ou la présentation d'une exposition font appel, pour une part, à une même intuition de l'harmonie, à un même sens des couleurs et des rythmes.

L'art de susciter des accords satisfaisants, de mettre en valeur les éléments rares ou précieux d'un ensemble à première vue sans accents particuliers, dépend en partie de la formation reçue, de l'orientation adoptée sous l'influence du milieu familial ou social et en fonction des aptitudes intellectuelles de chacun. Mais ces facteurs extérieurs interviennent à des degrés divers selon la nature et l'orientation du goût.

D'une même éducation, d'un même milieu, des tempéraments divers reçoivent des impulsions différentes. Chaque personnalité établit spontanément une sélection dans le « matériel » intellectuel ou visuel mis à sa portée. La mémoire enregistre, élimine, crée des hiérarchies. Et ce choix, déterminé par le goût, modifie l'environnement individuel, influence les choix ultérieurs et développe les tendances majeures de la personnalité.

De même, dans un domaine très concret, l'aménagement d'un appartement par exemple, les mêmes éléments, utilisés avec plus ou moins de goût, peuvent produire un effet heureux ou désastreux : la « faute de goût » est précisément suscitée par l'absence de cet instinct qui crée les harmonies réussies.

Les défauts du goût

Enfin, si le milieu et les conditions de vie d'un individu contribuent à former le goût, ils peuvent aussi le déformer, voire le dépraver, entraînant des aveuglements qui annihilent cette faculté sélective, essentielle au libre exercice du goût.

« Le goût dépravé dans les arts, écrit Voltaire, c'est se plaire à des sujets qui révoltent les esprits bien faits, préférer le burlesque au noble, le précieux et l'affecté au beau simple et naturel. C'est une maladie de l'esprit. » Même un œil exercé peut ne plus « voir » ce qu'il a constamment sous les yeux. Les uns récusent, instinctivement, ce qui « ne leur rappelle rien ». Les autres tiennent pour admirable tel objet qu'ils associent, à tort, à une œuvre belle. Ces derniers ont fait les beaux jours des fabricants de buffets Henri II, ils font aujourd'hui ceux des marchands de Louis XV en série. Les uns adoptent d'emblée le jugement des gens qu'ils estiment, les autres établissent leur choix par un antagonisme inavoué envers un individu, un groupe, un milieu qu'ils rejettent.

Il est bien évident que la véritable indépendance du jugement et du choix doit pouvoir faire abstraction des tendances qui sont celles du milieu, de la société contemporaine, sans opposition systématique, mais sans soumission aux contraintes ou aux préjugés et, le plus souvent, à contre-courant, puisque les options communes ne sont en général que le résultat d'un renoncement facile à l'élaboration d'une analyse personnelle.

Le goût, phénomène social

En tant que phénomène collectif, le goût est largement déterminé par des circonstances extérieures, tenant à l'évolution économique et sociale, qui peuvent sembler, à première vue, ne pas devoir entraîner de répercussion sur le plan esthétique. Le rôle des artistes demeure pourtant capital. Il n'est pas question ici, naturellement, des orientations qui s'affirment dans tel ou tel milieu, de la vogue des tableaux d'une certaine période qui se dessine à un moment donné, des cotes qui montent, de l'attrait soudain exercé par certains genres, par certaines écoles de peinture. Dans ces différents cas, seuls les marchands, les collectionneurs, les spéculateurs sont concernés. Il n'en reste pas moins que l'œuvre des peintres, des sculpteurs, des architectes peut exercer une influence décisive sur le goût, soit que les artistes s'imposent d'eux-mêmes et imposent leur propre conception de la beauté, soit qu'ils se trouvent mis en vedette, protégés, imposés par les puissants du jour. Citons encore une fois Voltaire : « Le goût se forme insensiblement dans une nation qui n'en avait pas parce qu'on y prend peu à peu l'esprit des bons artistes. On s'accoutume à voir les tableaux avec les yeux de Le Brun, du Poussin, de Le Sueur ; on entend la déclamation notée des scènes de Quinault avec l'oreille de Lulli, et les airs, les symphonies, avec celle de Rameau. On lit les livres avec l'esprit des bons auteurs. » Quant à l'art de cour, des palais minoens aux salons de la princesse Mathilde, certes il impose un style, mais il oriente aussi le goût, d'abord dans le pays où il est né, puis partout où s'exerce l'influence de celui-ci.

Les mutations du goût et leurs causes

Il est d'autant plus difficile d'évoquer les phases marquantes de l'histoire du goût que, presque toujours, avec le recul du temps, on les décèle seulement lorsqu'elles ont atteint un degré de « cristallisation » éloigné de l'impulsion initiale.

Ce sont les origines, les cheminements parfois inattendus de ces courants majeurs qu'il serait intéressant d'analyser. Dans la plupart des cas, il faudrait retracer à la fois l'histoire proprement dite et l'histoire des voyages, des découvertes, des sciences, du commerce.

L'attrait des matières et des formes nouvelles a été presque toujours un élément d'importance dans l'apparition d'un goût déterminé. Il ne s'agit pas de la fascination exercée par la « pièce unique », l'objet d'une rareté extrême dont quelques coll [...]

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Pour citer l’article

Marie-Geneviève de LA COSTE-MESSELIÈRE, « GOÛT, esthétique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gout-esthetique/