GODARD JEAN-LUC

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Le feu d'artifice des années 1960

Jean-Luc Godard est né à Paris le 3 décembre 1930 dans une famille de la bourgeoisie protestante, pour moitié suisse. Il reçoit une éducation littéraire et musicale classique, et conduit sa scolarité à Nyon (Suisse), puis au lycée Buffon, à Paris. Après l'adolescence, il rompt avec sa famille et s'installe à Paris. Là, après avoir collaboré à la Gazette du cinéma et à Arts, il prend contact avec Jacques Doniol-Valcroze, l'un des fondateurs de la revue Cahiers du cinéma nouvellement créée. Comme il l'a dit plus tard, écrire pour lui c'était déjà faire des films. Pendant cette période, où il multiplie les articles critiques pour les Cahiers du cinéma, il affûte ses idées au contact de celles des autres et fréquente la Cinémathèque, rue de Messine.

Le premier contact de Godard avec la pratique du cinéma s'effectue via le documentaire. Alors qu'il travaille sur le chantier de construction du barrage de la Grande-Dixence en Suisse, il réalise en 1954 Opération béton en 35 mm. Ce court-métrage sera suivi de quatre autres.

Il présente au producteur Georges de Beauregard un projet intitulé À bout de souffle, d'après une histoire originale de François Truffaut. Le projet est accepté, et le feu d'artifice des années 1960 peut débuter ; il durera jusqu'en 1966. Déjà, une méthode se définit : « Tout pouvait s'intégrer au film », a dit Godard. « On recueille pendant des années des tas de choses, et on les met tout à coup dans ce qu'on fait. » Et encore : « Je me disais : il y a déjà eu Bresson, il vient d'y avoir Hiroshima, un certain cinéma vient de se clore, il est peut-être fini, alors mettons le point final, montrons que tout est permis. »

à bout de souffle, J.-L. Godard

Photographie : à bout de souffle, J.-L. Godard

Jean-Paul Belmondo est au tout début de sa carrière lorsqu'il tourne au côté de Jean Seberg à bout de souffle (1960), sous la direction de Jean-Luc Godard. Dans ce film qui porte un regard neuf sur Paris, le corps en mouvement des acteurs acquiert une présence inédite : l'improvisation... 

Crédits : Jacques Boissay/ AKG-images

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Cette première période débute et s'achève avec deux œuvres entrecroisées : À bout de souffle (1960) et Le Petit Soldat (ibid.), d'une part, Made in U.S.A. (1966) et Deux ou trois choses que je sais d'elle (ibid.), d'autre part. À bout de souffle et Made in U.S.A. relèvent de ce que Godard appelle un récit du type « Alice au pays des merveilles » ou « Petit chaperon rouge », qui recourt au film noir, et à ses stéréotypes. Dans les deux cas, d'ailleurs, une référence explicite est faite à Humphrey Bogart. Mais le parcours qui conduit de À bout de souffle à Made in U.S.A., en passant par Bande à part (1964) et Pierrot le fou (1965), manifeste un éloignement progressif et inéluctable par rapport au modèle américain. Le Petit Soldat est, en revanche, un film dans lequel Godard prétend avoir « voulu rejoindre le réalisme qu'[il] avai[t] manqué dans À bout de souffle ». Deux ou trois choses que je sais d'elle et Le Petit Soldat ont également ceci de commun qu'ils touchent à des questions d'une actualité brûlante et qui tiennent à cœur au cinéaste. Godard voulait aborder le thème du lavage de cerveau ; la guerre d'Algérie le conduit à traiter de la torture (Le Petit Soldat sera interdit par la censure jusqu'en 1963). Dans Deux ou trois choses que je sais d'elle, le remodelage de la région parisienne en cours depuis 1965 lui permet de parler de « la femme prostituée comme un morceau de territoire qu'elle vend à l'étranger ».

La relation entre les quatre œuvres est de l'ordre du chiasme : À bout de souffle et Deux ou trois choses sont des descriptions de Paris et de sa banlieue (le centre qui se perd dans sa périphérie), alors que les deux autres films (le premier et le dernier qui auront été tournés avec Anna Karina) abordent des questions politiques relatives à l'Afrique du Nord et à la France, mais en les envisageant depuis un lieu excentré (respectivement Genève et Atlantic City). Si bien que l'opposition de départ entre fiction et documentaire se complique. Toute cette période peut d'ailleurs être considérée comme la complication de ces deux séries initiales, soit à l'intérieur d'un même film, soit de film à film. Dans cette perspective, on voit se constituer une série forte à dominante documentaire (Vivre sa vie, 1962 ; Une femme mariée, 1964 ; Masculin-Féminin, 1966), et une autre à dominante fictionnelle (Une femme est une femme, 1961 ; Bande à part, 1964). Ce partage reste approximatif ; dans une troisième série, le présent vient se mêler à des temporalités imaginaires : le futur (Alphaville, 1965), le passé (avec la superposition de l'histoire d'Ulysse à celle de Paul dans Le Mépris, 1963), voire un lieu intemporel (Les Carabiniers, ibid.). Made in U.S.A. relèverait en partie de la troisième série, ce qui incite à penser que les enjeux du mixte documentaire-fiction sont en train de changer. De fait, en 1967, La Chinoise, film de la série documentaire, et Week-End, film de la série fictionnelle, vont marquer tous deux l'avènement d'une question nouvelle : comment faire politiquement des films politiques. Ainsi, trois séries se déplacent et se modifient parallèlement autour d'un réseau de thèmes communs : l'amour, la trahison, la torture, la prostitution, l'argent, le cinéma, la société industrielle, etc. Pendant cette période, Godard travaille souvent avec les mêmes collaborateurs, parmi lesquels Raoul Coutard (pour la photographie), Agnès Guillemot (pour le montage), Michel Legrand (pour la musique) et parmi ses interprètes, Anna Karina, sa femme, Jean-Paul Belmondo, Jean-Claude Brialy...

Alphaville, de Jean-Luc Godard

Photographie : Alphaville, de Jean-Luc Godard

Anna Karina et Eddie Constantine dans Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution, de Jean-Luc Godard (1965). 

Crédits : Collection privée/ Encyclopaedia Britannica

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Jean-Luc Godard

Jean-Luc Godard
Crédits : Courtesy of The Museum of Modern Art Film Stills Archive, New York City

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à bout de souffle, J.-L. Godard

à bout de souffle, J.-L. Godard
Crédits : Jacques Boissay/ AKG-images

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Alphaville, de Jean-Luc Godard

Alphaville, de Jean-Luc Godard
Crédits : Collection privée/ Encyclopaedia Britannica

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«La Chinoise», J.-L. Godard

«La Chinoise», J.-L. Godard
Crédits : UCLA Photo Collection/ Collection privée

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Pour citer l’article

Jean-Louis LEUTRAT, Suzanne LIANDRAT-GUIGUES, « GODARD JEAN-LUC », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/godard-jean-luc/