GIOTTO

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Du peintre à l'artiste

Même si sa biographie laisse apparaître des lacunes dans notre information, Giotto a réalisé une œuvre de belle ampleur qui tranche avec ce qui a précédé. L'appréciation de Giovanni Villani fait entrevoir, cependant, des réalités qui s'écartent de la vision, trop lénifiante, trop simple aussi, à laquelle nous sommes habitués. Les remarques de Dante et de Boccace recoupent les observations de certains contemporains éclairés. Par exemple, Cecco d'Ascoli, médecin personnel de Charles d'Anjou, qui avait été vicaire royal à Florence, vers 1320, réfléchit sur les raisons pour lesquelles, des deux saints peints par Giotto, on admire l'un et on rejette l'autre. Changements de mode, de goût ? Pas obligatoirement. À la lecture attentive des documents, nous comprenons que ce genre de réaction n'est pas isolé. Déjà, en 1353, Boccace condamne l'attitude de Pétrarque qui refuse l'invitation officielle de la commune de Florence et accepte de se rendre à la cour des Visconti, à Milan. Un événement considérable est intervenu en 1343, avec l'expulsion hors de la ville de Florence de Gauthier de Brienne, duc d'Athènes et vicaire du roi Robert de Naples. Jusqu'à cette date, la commune considérait comme un honneur d'envoyer ses artistes dans les cours : Giotto pour Florence, Simone Martini pour Sienne sont les ambassadeurs de ces bonnes relations ; leur fortune de peintres civiques s'en accroît d'autant. Après la date de 1343, les choses changent brusquement, et le jugement porté par Boccace sur la décision de Pétrarque est, à cet égard, bien révélateur d'une autre conjoncture qui va durer jusqu'aux années 1378-1380 : le fait de rallier une cour est considéré comme une véritable « trahison » politique, selon le mot de Boccace. Au cours de la période qui précède, le cadre de référence générale est celui de l'alliance guelfe où, sous l'égide de la papauté de Rome, puis d'Avignon, se côtoient régimes communaux et cours princières : Giotto mène sa carrière, d'un bout à l'autre de la péninsule, à l'abri de ce jeu d'alliances et d'amitiés. Les échanges entre les villes et les cours s'en trouvent facilités. En revanche, la période qui suit s'ouvre avec le relâchement de l'alliance guelfe, puis sa lente disparition, et sera marquée par la forte opposition entre régimes civils et régimes princiers qui culmine vers 1376-1378, au moment des troubles sociaux dans les villes. Giotto passe alors, non sans raison, pour l'allié des cours et celui des « magnats » : ce qui avait été à l'origine de sa distinction en 1334 dans sa ville devient le grief en vertu de quoi on le condamne.

Isolé, lui aussi, Pétrarque continue de défendre l'art de Giotto à Naples, ou de Simone Martini à Avignon. Il est presque le seul à avoir cette opinion. Entre 1354 et 1366, composant le De remediis utriusque fortunae sous la forme d'un dialogue entre Raison et Plaisir, l'écrivain ressent la tension qui règne désormais entre l'attitude qui prévaut envers l'art dans les cours et celle qui domine dans les villes, comme à Florence. Accumulant des arguments, aussi rigoureux que hargneux, Raison enrage d'entendre Plaisir lui opposer : « Il me plaît tout simplement. » Dans le Testament (1370), il revient sur la situation en parlant d'une Vierge peinte par Giotto, qu'un ami florentin lui avait un jour adressée, et qu'il lègue à présent à Francesco Carrara, son protecteur princier, parce que « les ignorants, dit-il, ne voient pas sa beauté qu'admirent, au contraire, les maîtres de l'art ». Francesco Carrara est ainsi susceptible d'abstraire d'un « tableau sa beauté », alors que les « indocti » (les Florentins, dans le contexte) n'y « vénèrent que ce qu'ils voient » : le sujet religieux. Pétrarque souligne ainsi le fossé qui existe entre les cours et les villes, et déclare son franc appui aux premières.

Après l'écrasement des troubles sociaux qui ont agité la décennie 1370, le gothique de cour s'impose à Florence comme dans les autres cités, et la fortune de Giotto revient en force. Le peintre Jacopo Gerini déclare ne prendre exemple que de Giotto, alors que les voix ne manquent pas dans le patriciat florentin pour célébrer son art incomparable : dans ses Ricordi écrits de 1393 à 1421, le marchand Giovanni di Pago Morelli décrit l'aspect physique de sa sœur en se référant aux figures de femmes qu'a peintes Giotto. Celui-ci est alors vu comme un peintre de cour : c'est à nouveau l'un d [...]

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L'Expulsion des démons, Giotto

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Le Rêve de Joaquim, Giotto

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Jésus devant Caïphe, Giotto

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  • : ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de l'Université, ancien membre de l'École française de Rome, professeur d'histoire de l'art médiéval à l'université de Bourgogne

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Pour citer l’article

Daniel RUSSO, « GIOTTO », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/giotto/