RICHTER GERHARD (1932- )

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Le réalisme capitaliste

Indépendamment de ce premier virage stylistique, l'année 1962 coïncide dans la trajectoire de Richter avec la mise en place d'un collectif de circonstance réunissant les artistes Konrad Lueg, Manfred Kuttner et Sigmar Polke, également étudiants à la Kunstakademie de Düsseldorf. La rencontre avec Lueg (le futur galeriste Konrad Fischer) est la plus déterminante. C'est lui qui initie l'« inculte » Richter à l'art contemporain le plus pointu, tout en l'introduisant dans le milieu de l'art de Düsseldorf en pleine expansion. Les quatre artistes organisent en mai 1963 une manifestation collective qui préfigure une action entreprise en octobre de cette même année par Lueg et Richter sous l'appellation de « démonstration pour le réalisme capitaliste ». Ces deux expositions de mai et d'octobre traduisent les rapports conflictuels, faits d'attirance et de rejet, que ces étudiants entretiennent avec le pop art découvert par le biais de revues américaines. Constituant à leur yeux un moyen salvateur d'échapper à l'emprise de l'hégémonisme moderniste, le phénomène anglo-saxon donne par ailleurs aux jeunes artistes la possibilité de s'inspirer d'une société allemande transformée par le miracle économique de l'après-plan Marshall et auquel ils ne sauraient toutefois souscrire sans perplexité. D'où le concept d'un « réalisme capitaliste » qui renvoie aussi bien à leur passé communiste (Kuttner et Polke ont également vécu une partie de leur jeunesse en R.D.A.) qu'à l'« américanisation » d'une Allemagne renaissant de ses cendres.

La découverte du pop art a sur Richter des conséquences tout aussi radicales que son récent passage à l'Ouest. Deux œuvres soulignent cette importance. La première, Party (1962, Museum Frieder Burda, Baden-Baden), réhabilitée par l'artiste en 1993 à l'occasion de la publication d'un catalogue raisonné revu et corrigé, est la transcription d'une image photographique, extraite d'un magazine « people », représentant la vedette Vico Torriani entouré de quatre jeunes femmes. Bien que la transcription ne soit pas fidèle, au sens hyperréaliste du terme, Party accentue le dessein désormais affiché par le peintre allemand de réaliser des peintures à partir d'images préexistantes, sortes de ready-mades iconiques qu'il soumet à un traitement pictural aussi « neutre » que possible. Or cette première peinture ne remplit pas encore de manière satisfaisante une telle exigence. L'artiste a en effet livré celle-ci à un traitement iconoclaste qui se traduit par des lacérations, comme si Richter ne pouvait pas encore se résoudre à emprunter une voie prétendument « objective » diamétralement opposée aux épanchements introspectifs de sa phase informelle.

Une irrésolution identique transparaît à la vue de Tisch (Table, 1962, Museum of Modern Art, San Francisco). Conçue à la suite de Party, Tisch correspond au numéro 1 du catalogue raisonné d'un artiste qui de facto désavoue, à quelques rares exceptions près, toute sa production antérieure. L'œuvre a été réalisée à partir d'une photographie dénichée dans la revue d'architecture et de design Domus. Elle se résume à la représentation d'une table, objet quelconque censé démontrer que l'artiste n'attache désormais plus aucune importance au contenu des images, leur fonction de ready-made les réduisant à de simples prétextes pour l'élaboration de tableaux. Et pourtant, à l'instar de Party, Richter n'a pas su avec cette œuvre pleinement assumer la nouvelle direction dans laquelle il est sur le point de s'engager. Le « parasitage » pictural, abstrait et gestuel, qui dissimule partiellement la table reflète l'attachement de l'artiste à sa « parenthèse » informelle. La Table de 1962 n'en est pas moins représentative du programme esthétique qu'il s'est fixé par la suite. Un programme dans lequel autoréflexivité et représentation coïncident au sein d'une même et unique dynamique picturale. Un programme où « abstraction » et « figuration » ne seront plus perçues comme deux polarités antinomiques mais au contraire comme deux entités complémentaires, répondant à une nécessité de dévoiler une identité picturale conjuguée au pluriel.

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  • : maître de conférences en histoire de l'art contemporain à l'université de Valenciennes, critique d'art, commissaire d'expositions

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Pour citer l’article

Erik VERHAGEN, « RICHTER GERHARD (1932- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gerhard-richter/