GÉOPOLITIQUE

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

La géopolitique classique, entre science et puissance

La géopolitique est l'enfant d'une époque, celle couvrant la seconde moitié du xixe siècle et la première moitié du xxe siècle. Le scientisme triomphe ; l'homme, ou au moins l'Occidental, est convaincu qu'il est en mesure de tout expliquer, de dégager les lois régissant non seulement la nature mais aussi l'homme lui-même. L'économie, la démographie, la psychologie, la sociologie s'établissent comme sciences. La géopolitique se présente comme l'une d'elles, analysant la matérialisation de la puissance dans l'espace. Le mot « géopolitique » est forgé à l'extrême fin du xixe siècle par un professeur suédois d'histoire et de science sociale, Rudolf Kjellén (1846-1922) : « La géopolitique est l'étude de l'État considéré comme un organisme géographique, ou encore comme un phénomène spatial... » La virulence anxieuse des nationalismes jette alors les grandes puissances (Angleterre, Allemagne, Russie, France, États-Unis, Japon...) dans des luttes dont les belligérants ont la conviction qu'elles mettent en cause leur survie même. Telle est bien la logique qui sous-tend les deux guerres mondiales. Selon le darwinisme social, composante clé de l'esprit du temps, les sociétés humaines seraient engagées dans un processus permanent de sélection semblable à celui qui existe entre les espèces animales ; ne survivraient que les plus forts. La géopolitique doit aider à cerner les raisons qui font que tel ou tel peuple gagne ou perd dans cette lutte jamais terminée. Enfin, dans cette seconde moitié du xixe siècle, le développement des moyens de communication (chemin de fer, bateau à vapeur) réduit les distances, rend accessible la terre entière. Les puissances, mettant à leur service ces techniques, se livrent une course féroce à l'appropriation des espaces. D'où d'autres questions pour la géopolitique : comment contrôler l'espace ? Quels sont les espaces décisifs ?

Les pionniers anglo-américains de la géopolitique

Dans cette perspective, le premier géopoliticien, même s'il n'est pas classé comme tel, est certainement l'amiral américain Alfred Thayer Mahan (1840-1914). Toute sa réflexion est sous-tendue par une interrogation de patriote ou de nationaliste : comment son pays, les États-Unis, peut-il devenir une puissance mondiale ? Mahan étudie la rivalité entre la France et l'Angleterre, de Louis XIV à Napoléon Ier, pour la domination des océans. L'Angleterre l'emporte, notamment parce qu'elle a une vision géopolitique, une cohérence et une constance dans les buts (expansion outre-mer ; contrôle de tous les points de passage maritimes importants : Gibraltar, Le Cap, Suez... ; maintien de l'équilibre européen) qui manquent à la France, tiraillée entre ses ambitions continentales et ses rêves coloniaux. Comme l'Angleterre, les États-Unis sont une île industrielle, protégée par deux océans, située entre l'Europe et l'Asie ; ils doivent reprendre la voie britannique : ouverture des marchés pour la vente de leurs produits ; opposition à toute tentative hégémonique en Europe ou en Asie.

Le Britannique Halford J. Mackinder (1861-1947) est, lui, reconnu comme l'un des fondateurs de la géopolitique. Mackinder est une incarnation accomplie de l'establishment britannique, engagé, tout au long de son existence, dans la conduite des affaires du royaume. Comme Mahan, comme tous les géopoliticiens, c'est un penseur en situation. La préoccupation de Mackinder est l'avenir de l'empire britannique, à son apogée à l'aube du xxe siècle, et donc déjà sur le déclin. Le 25 janvier 1904, Mackinder prononce une conférence sur « Le Pivot géographique de l'histoire ». Tout le propos est concentré dans une phrase : « Qui contrôle le cœur du monde (Heartland) contrôle l'île mondiale (World Island), qui contrôle l'île mondiale commande au monde. » L'île mondiale est cette immense masse continentale comprenant l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Au centre de cet espace, se trouve une région charnière (Heartland), allant de l'Arctique à l'Asie centrale. Celui qui tient cette région tient l'ensemble Europe-Asie-Afrique et, au-delà, la terre entière. L'intuition de Mackinder saisit ce qui sera le conflit majeur du xxe siècle, une lutte entre la puissance de la mer et la puissance de la terre.

En 1917, avec la révolution d'Octobre, le Heartland se trouve occupé par la Russie des soviets, porteuse d'une idéologie à l'ambition universelle, le marxisme-léninisme. Alors s'engage un long bras de fer pour bloquer l'expansion soviétique, pour empêcher que le communisme ne se diffuse à toute l'île mondiale. À l'issue de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, premier vainqueur, puissance de la mer, ont bien pour priorité l'endiguement (containment) de l'U.R.S.S. qui, par sa position centrale, menace à la fois l'Europe occidentale, le Moyen-Orient et l'Asie-Pacifique. L'U.R.S.S. et son empire ne seront finalement qu'une forteresse assiégée, accomplissant des percées vers les mers (Cuba, Vietnam, Angola...), mais ne brisant jamais leur enclavement ; le Heartland, au lieu d'être un tremplin pour conquérir le monde, se transforme en cul-de-sac, les États-Unis restant maîtres des pourtours (Alliance atlantique, liens de sécurité avec les États de l'Asie maritime). Quant à l'empire britannique, il périt du combat épuisant que l'Angleterre mène contre l'Allemagne de Guillaume II, puis contre celle de Hitler. Cette dernière, qui veut faire de l'Europe un empire allemand, tente de s'emparer du Heartland (attaque de l'U.R.S.S. en juin 1941) et s'y détruit. L'Angleterre, elle, reconnaissant qu'elle n'est plus en mesure d'assumer la préservation de l'équilibre européen, abandonne celle-ci, ainsi que la garde des océans, au grand frère américain, dont elle se veut le meilleur lieutenant.

Ce que met en lumière Mackinder, c'est la spécificité de la géopolitique : appréhender les changements et les permanences dans les équilibres et déséquilibres entre grandes masses de puissance (ainsi l'île américaine se substituant à l'île anglaise ; ainsi l'U.R.S.S., l'un des co-vainqueurs de l'Allemagne en 1945, la remplaçant comme perturbateur de l'équilibre européen). La problématique du Heartland hante toujours la politique mondiale. En 1997, Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller pour la sécurité nationale du président Jimmy Carter (1977-1981), publie un livre au titre significatif : Le Grand Échiquier ; cet essai reprend, presque mot pour mot, la thèse de l'île mondiale, confirmée comme enjeu géopolitique central au xxie siècle : « L'Eurasie constitue l'axe du monde. Une puissance qui dominerait l'Eurasie exercerait une influence prééminente sur deux des trois régions les plus productives du monde, l'Europ [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 10 pages

Écrit par :

  • : conseiller des Affaires étrangères, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, chargé de mission à l'Institut français des relations internationales

Classification

Autres références

«  GÉOPOLITIQUE  » est également traité dans :

AMÉRIQUE LATINE - Évolution géopolitique

  • Écrit par 
  • Georges COUFFIGNAL
  •  • 7 479 mots

Dans le chapitre « Guérillas et dictatures militaires »  : […] La guerre froide vint renforcer ces données traditionnelles, fournissant une justification géopolitique à une relation de domination jusqu'alors fondée avant tout sur un intérêt national bien compris. Le facteur politico-stratégique va désormais primer sur le facteur économique. Elle rendit aussi les phénomènes politiques beaucoup plus complexes, particulièrement en Amérique centrale et dans la […] Lire la suite

ARCTIQUE (géopolitique)

  • Écrit par 
  • François CARRÉ
  •  • 6 916 mots
  •  • 2 médias

L' Arctique, domaine des hautes latitudes boréales, est l'espace compris entre le pôle Nord et une limite méridionale que l'on peut fixer, dans une perspective géopolitique, au cercle polaire arctique, à savoir 66 0  33' de latitude nord, bien que cette ligne astronomique soit trop rigide du point de vue des milieux naturels. Il s'agit donc des latitudes les plus élevées et les plus froides de l'h […] Lire la suite

ASIE (Géographie humaine et régionale) - Espaces et sociétés

  • Écrit par 
  • Philippe PELLETIER
  •  • 23 140 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « Occupation de l'espace, peuples et civilisations »  : […] Existe-t-il une « civilisation asiatique » et, si oui, sur la base de quels critères ? La réponse doit prendre en compte les problèmes de délimitation de l'Asie tels qu'ils viennent d'être exposés, l'évolution historique qui peut dégager des divergences ou des convergences et, enfin, le point de vue. La définition socioculturelle, sinon ethnique, d'une Asie est inséparable d'un positionnement géo […] Lire la suite

BAKOU-TBILISSI-CEYHAN OLÉODUC (B.T.C.)

  • Écrit par 
  • Marie KNAPIK
  •  • 510 mots

L' oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (B.T.C.), du nom des trois villes clés de son tracé, permet d'acheminer le pétrole de la mer Caspienne, depuis l'Azerbaïdjan vers le grand port du sud-est de la Turquie, Ceyhan, via la Géorgie, puis de l'exporter sur les marchés mondiaux, évitant ainsi la Russie, l'Iran ou le passage par la mer Noire. Ouvrage majeur de génie civil, le B.T.C. a nécessité un assembla […] Lire la suite

CARTOGRAPHIE

  • Écrit par 
  • Guy BONNEROT, 
  • Estelle DUCOM, 
  • Fernand JOLY
  •  • 8 490 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Cartographie et géopolitique »  : […] La manière même de concevoir une carte est lourde de sens. Depuis Mercator, les cartes étaient généralement centrées sur l’Europe, avec l’Asie et l’Amérique sur les côtés, illustrant en cela l’impérialisme européen. Mais ce système de centrage est devenu obsolète et de nouveaux types de planisphères sont apparus, centrés sur le pays où ils sont produits. Par le biais de la carte, le cartographe pe […] Lire la suite

CASPIENNE, géopolitique

  • Écrit par 
  • Garik GALSTYAN
  •  • 7 421 mots

Avec une superficie de près de 400 000 kilomètres carrés, la mer Caspienne est la plus grande étendue d'eau continentale du monde. Elle est entourée d'un premier cercle de pays, constitué par la Russie, l'Azerbaïdjan, le Turkménistan, le Kazakhstan et l'Iran. Cinq autres États, positionnés en une sorte de croissant méridional, sont directement liés à la région caspienne : la Turquie, la Géorgie, […] Lire la suite

CAUCASE

  • Écrit par 
  • André BLANC, 
  • Georges CHARACHIDZÉ, 
  • Louis DUBERTRET, 
  • Silvia SERRANO
  • , Universalis
  •  • 17 101 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « Le grand jeu caucasien »  : […] Les conflits du début des années 1990 avaient peu intéressé la communauté internationale. La guerre en Tchétchénie, en dépit de son ampleur et de la participation très médiatisée de combattants étrangers, était restée principalement une « affaire interne » à la Russie. Certes, les organisations internationales sont impliquées dans la gestion des conflits : l'O.N.U. a une mission d'observation en […] Lire la suite

CÉRÉALES

  • Écrit par 
  • Jean-Paul CHARVET
  •  • 6 245 mots
  •  • 13 médias

Dans le chapitre « Politiques et stratégies des États vis-à-vis des céréales »  : […] Pratiquement tous les États du monde ont été amenés à s'intéresser à leurs productions nationales et aux échanges de céréales. Dans les pays en développement, il est fréquent qu'existent des subventions aux engrais (comme en Inde et en Afrique du Nord) et que les producteurs bénéficient de prix garantis plus ou moins élevés selon les politiques agricoles établies par les États. Parallèlement, la […] Lire la suite

CRISE DES SUBPRIMES

  • Écrit par 
  • Dominique PLIHON
  •  • 5 432 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Une crise géopolitique »  : […] «  Last, but not least  », la crise en cours a également une dimension géopolitique majeure. En effet, les graves soubresauts qui se produisent depuis 2007 ont conduit à un affaiblissement des économies les plus riches, et en particulier des États-Unis, relativement aux grands pays émergents –  Brésil, Russie, Inde, Chine, désignés couramment par l'abréviation B.R.I.C., dont la montée en puissance […] Lire la suite

DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL - Aide publique au développement

  • Écrit par 
  • Lisa CHAUVET, 
  • Marin FERRY
  •  • 3 700 mots
  •  • 5 médias

Dans le chapitre « L'aide, outil de politique étrangère et commerciale »  : […] L'aide internationale a été – et demeure – un outil à la disposition des pays donateurs pour servir certains intérêts politiques, stratégiques ou commerciaux. Sur le plan commercial, la pratique de l'aide liée a permis aux pays donateurs d'assurer des débouchés à leurs exportations. La liaison de l'aide consiste à contraindre les pays receveurs à utiliser les fonds qui leur sont alloués pour l'a […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

16 mars 2021 Royaume-Uni. Présentation d'un document sur la place du pays dans le monde.

géopolitique depuis la guerre froide ». Le document prévoit l’augmentation, de cent quatre-vingts à deux cent soixante, du nombre des ogives nucléaires à la disposition des forces britanniques. Il réaffirme l’engagement du pays dans l’OTAN, tout en constatant le « basculement vers la zone indo-pacifique » du « centre géopolitique du monde ». Il indique […] Lire la suite

25 janvier 1996 Russie. Adhésion au Conseil de l'Europe

géopolitique du Conseil de l'Europe. Le document approuvé par l'Assemblée parlementaire recommande la ratification par Moscou, dans les six mois, de la Convention européenne des droits de l'homme. Il considère que le conflit tchétchène ne peut être réglé par la force et prévoit la création d'une commission chargée d'« élaborer des propositions conformes […] Lire la suite

11 septembre 1991 France. Conférence de presse du président François Mitterrand

géopolitique « a grand besoin d'une théorie des ensembles », lui permet de proposer une réunion des quatre puissances détentrices de l'arme nucléaire sur le vieux continent. À ce propos, il admet pour la première fois publiquement l'autolimitation par la France de son futur armement préstratégique. Se réaffirmant ouvertement socialiste, il rend hommage […] Lire la suite

Pour citer l’article

Philippe MOREAU DEFARGES, « GÉOPOLITIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/geopolitique/