HEBBEL FRIEDRICH CHRISTIAN (1813-1863)

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« Toute vie est un combat entre l'individu et l'univers »

« Le drame moderne, si du moins celui-ci doit enfin prendre naissance, se distinguera du drame shakespearien (dont il faut de toute manière partir) en ceci que la dialectique dramatique se situera non seulement dans les caractères, mais dans l'idée elle-même. Le drame sera non seulement celui de l'homme dans ses rapports avec l'Idée, mais la justification même de l'Idée » (Journal intime).

Pareille optique explique à la fois la force et la faiblesse de l'œuvre. Sa force, car Hebbel ouvre la voie à un nouveau théâtre européen que l'on pourrait appeler drame du dévoilement, de la démystification de l'être. Cette nouvelle forme inspirera Ibsen, Gerhart Hauptmann, Strindberg, Georg Kaiser et Jean-Paul Sartre jusque dans les années 1950. Sa faiblesse en même temps, car l'œuvre de Hebbel est souvent surchargée d'intentions qui risquent de transformer les personnages en illustrations de théorèmes et qui écartèrent de lui un bon nombre de lecteurs et de spectateurs.

Deux aspects essentiels traduisent dans l'œuvre la nouvelle conception du tragique. Le premier véritablement révolutionnaire par rapport au théâtre classique de Gœthe et de Schiller est une nouvelle conception de la faute. Le drame allemand avait repris le modèle traditionnel grec : la faute tragique naît de la démesure, de l'hybris qui entraîne l'homme à empiéter sur le domaine du divin (Prométhée, Œdipe, etc.). Chez Hebbel, le tragique ne découle pas de tel ou tel acte d'un être, mais de son existence même au sein du monde, de son Dasein au sens heidéggerien. On le trouve exprimé tout entier dans certains passages du drame d'Agnès Bernauer (1852). Agnès, fille d'un barbier de la ville, séduit par sa seule beauté et son innocence, sans aucun calcul (contrairement à ce que fut peut-être son prototype historique), Albert, fils du duc régnant de Bavière. Le duc, héritier d'une Bavière amoindrie, épouse la jeune bourgeoise. Leurs enfants, nés d'une mésalliance, ne peuvent régner, et les États voisins en prennent prétexte pour déclencher la guerre civile et conquérir la Bavière. Devant cet avenir dramatique, le vieux duc Ernest préfère se heurter directement à son fils, faire précipiter Agnès dans le fleuve pour que son fils accepte enfin sa notion conservatrice de l'État. Il choisit l'injustice de préférence au désordre. Agnès déclare au chancelier Preising : « Et qu'ai-je donc commis ? » et celui-ci de répondre : « Troublé l'ordre du monde, divisé père et fils, détourné le prince de son peuple, provoqué une situation dans laquelle il ne saurait plus être question de culpabilité ou d'innocence mais seulement de cause et d'effet. » Le duc Ernest avoue souffrir de cet acte barbare, mais il déclare à son fils : « Si toi, tu te révoltes contre l'ordre divin et humain, moi, je suis là pour le maintenir et ne dois pas demander ce qu'il en coûte. » Ernest sait Agnès innocente, il sait que sa seule présence, sa beauté dont elle ne saurait être jugée responsable, ont déclenché le drame, mais il considère aussi comme juste que la cause du désordre soit brisée.

Le tragique hebbelien résulte donc du conflit inévitable dans lequel se trouve engagé tout être en contact avec la société dont il ne peut cependant se passer. Hebbel a toujours ressenti cette opposition entre le moi et le monde non seulement comme inévitable, mais aussi comme indispensable à la vie intellectuelle et spirituelle de chaque individu. Le principium individuationis, maudit des romantiques qui tentent par tous les moyens d'y échapper (l'Empédocle de Hölderlin qui se précipite dans l'Etna), se révèle ici source de tragique, c'est-à-dire de vie. Le moi ne peut s'isoler du monde sans perdre son équilibre, et le monde ne peut se passer de l'existence individuelle de chacun afin d'exister en tant que tel. Mais ce monde n'aspire qu'à anéantir l'individualité puisque, en tant que totalité, il se trouve en conflit permanent avec l'individu ; c'est la situation de Meister Anton dans Marie-Madeleine (Maria Magdalena, 1846), d'Holopherne dans Judith (1840), de Candaule dans Gygès et son anneau (Gyges und sein Ring, 1854). Ce principe de lutte, de déséquilibre facteur de nouveaux équilibres se retrouve à tous les niveaux dans la vie et dans l'œuvre du poète, notamment sous l'aspect de la guerre des sexes.

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Michel-François DEMET, « HEBBEL FRIEDRICH CHRISTIAN - (1813-1863) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/friedrich-christian-hebbel/