KAFKA FRANZ (1883-1924)

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Le dilemme

L'écartèlement

Les difficultés intérieures et extérieures, qui, dans la vie de Kafka, allaient causer un conflit permanent et contribuer pour une large part au délabrement de sa santé, ne sont pas telles d'abord qu'il puisse les croire tout à fait insolubles. Dans sa jeunesse, en effet, Kafka se sent malgré tout solidement lié à la langue, à la culture, et même, jusqu'à un certain point, à l'histoire allemandes. Vivant dans le commerce continuel de Goethe, sans doute a-t-il l'espoir d'apporter sa part, à son tour, à la grande littérature dont il est nourri. Sa première souffrance lui vient donc surtout des sautes de son inspiration, qui l'empêchent de rien achever et le laissent en face d'une masse énorme de fragments, puis, peu après, de l'exercice d'une profession qu'il abhorre parce qu'elle vole à la littérature la majeure partie de son temps. Comme il ne veut ni ne peut vivre de sa plume – il l'eût peut-être voulu plus tard, si son éditeur n'eût été un peu effarouché par l'insolite de ses récits –, il lui faut bien effectivement gagner sa vie. Pour cela, il fait du droit – matière aussi éloignée que possible de son art et qui, pourtant, y contribuera par un biais inattendu – et prend un poste dans une compagnie d'assurances où il a du reste de lourdes responsabilités. Pendant des années, il ne peut donc écrire que la nuit, ce qui brise son élan créateur et, par surcroît, mine sa santé.

Le conflit, pourtant, ne devient vraiment aigu qu'en 1912, lorsque, ayant rencontré la jeune fille avec laquelle il se fiancera et rompra deux fois, Kafka se voit placé devant le choix décisif de sa vie. Va-t-il se marier, travailler pour faire vivre sa famille, et réserver à la littérature la part chichement mesurée dont s'accommode une existence normale ? Ou, au contraire, rester seul, choisir l'ascétisme le plus rigoureux et tout sacrifier à cette œuvre qui, pour l'instant, n'existe qu'à l'état d'ébauche et dont il ignore s'il la mènera jamais à bien ? Vivre comme tout le monde, c'est renoncer à la littérature absolue, qui est son seul but et sa seule justification ; mais écrire comme il y est obligé en vertu de sa nature, c'est consentir à un renoncement monstrueux, franchir sans retour les limites de l'humain. L'alternative ainsi posée est évidemment sans issue, il s'ensuit une crise violente qui ne se dénoue qu'en 1917, grâce à l'apparition d'une tuberculose opportune qui permet à Kafka de rester seul comme il le veut, sans l'avoir vraiment choisi. Cependant, le débat entre l'art et la vie n'est pas clos : il est devenu une lutte acharnée où la littérature l'emporte momentanément, en attendant d'être elle-même vaincue.

On trouve dans Le Procès, roman posthume et inachevé, le reflet de cette recherche inquiète d'un art juste, non pas ennemi de la vie, mais logé au cœur de la vie elle-même, dont Kafka rêvait pour résoudre son impossible dilemme. Deux formes d'art en effet s'offrent tour à tour comme une issue au roman : d'abord l'autobiographie de Joseph K., qui représente l'exploitation de la littérature à des fins douteuses d'autodéfense. Joseph K. la commence, mais ne la finit pas, cela suffit à la condamner. Puis l'art du peintre Titorelli, qui peint toujours les mêmes paysages de landes gris et monotones, sans attrait et sans talent, mais qui est malgré tout le peintre officiel de la Justice, c'est-à-dire de la collectivité, et peut en tant que tel communiquer à Joseph K. des informations sûres quant au fonctionnement du mystérieux Tribunal. Dans un passage barré par Kafka, ce peintre minable, mais sage à sa manière, prend même l'aspect d'un véritable sauveur : il opère sur Joseph K. une mystérieuse métamorphose, puis disparaît dans un halo de lumière. Il est vrai que cela se passe en rêve, et qu'une fois de plus le salut n'a lieu que dans la tête du rêveur.

À mesure que son œuvre mûrit et aggrave sa solitude, Kafka porte sur son art, et jusqu'à un certain point sur l'art de son temps qu'il a conscience de représenter, un regard de plus en plus pessimiste. Il lui semble alors que l'œuvre pour laquelle il a renoncé à une vie normale parmi les hommes n'a guère profité de son sacrifice, car il la voit desséchée, obscure, marquée par l'isolement, la monotonie, l'inachèvement qui ont été son lot à lui. L'inspiration, qui lui semblait naguère une garantie de sa perfection, il la juge maintenant suspecte, empoisonnée par les fantômes de ses nuits sans sommeil. En 1922, alors que le [...]

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Pour citer l’article

Marthe ROBERT, « KAFKA FRANZ - (1883-1924) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/franz-kafka/