CHATEAUBRIAND FRANÇOIS RENÉ DE (1768-1848)

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Né sous Louis XV, mort après la chute de Louis-Philippe

Cette vie longue (Saint-Malo, 4 sept. 1768 -Paris, 4 juill. 1848) nous apparaît partagée en « époques » et par les circonstances et par la volonté organisatrice de Chateaubriand lui-même. Dans une note des archives de Combourg, datable des environs de 1843, et qu'a révélée M.-J. Durry, le vieil homme se penchant sur son passé y distinguait quatre moments : « ma carrière de soldat, ma carrière littéraire, ma carrière politique, et ma carrière mêlée au-delà de la chute de la monarchie ». Pourquoi chercher meilleur fil directeur ? C'est celui même des Mémoires d'outre-tombe.

La jeunesse et les armes (1768-1800)

Par son ascendance paternelle, qui remonte au xie siècle sur les confins de la Bretagne et de l'Anjou, François-René de Chateaubriand vint au monde breton, chrétien, royaliste, et épris d'indépendance. Ce cadet de famille, destiné tour à tour aux ordres, à la marine, suivit des études irrégulières ; de ses jeunes années il retint surtout les impressions reçues au château de Combourg, acheté par son père en 1761 et où celui-ci se retira en 1777. L'adolescent y vécut notamment, après l'interruption de sa scolarité, de l'été de 1783 à l'été de 1786, et s'y créa dans la solitude une amoureuse imaginaire, sa « Sylphide », fantasme ô combien fondateur de son esthétique et de sa psychologie. Géographiquement, sentimentalement, il est et restera cet « enfant de la Bretagne » qu'il évoque encore, vieillard, dans sa Vie de Rancé.

Jeune officier à dix-huit ans, présenté à Louis XVI en février 1787, Chateaubriand, qui a perdu son père, se trouve à Paris avec sa mère et ses sœurs lors de la prise de la Bastille. Ayant obtenu une lettre de recommandation à remettre à Washington, il s'embarque pour un voyage en Amérique (8 avr. 1791 - 2 janv. 1792) dont il a partiellement romancé les différents récits qui s'en trouvent dans ses œuvres. Après s'être marié, et voyant la tournure des événements politiques, il se résigne à émigrer (15 juill. 1792), est blessé dans l'armée des princes, et passe en mai 1793 en Angleterre, où il vit seul plusieurs années dans des conditions précaires. Il rentre en France le 21 avril 1800, après avoir publié à Londres l'Essai historique sur les révolutions (1797), et obtient sa radiation de la liste des émigrés le 21 juillet 1801 ; Atala, déjà, fait connaître son nom.

Le littérateur chrétien (1800-1814)

Chateaubriand, revenu à une certaine foi religieuse au tournant du siècle, estime nécessaire de favoriser la restauration du culte et, du même coup, la régénération sociale, après dix ans de troubles et d'écroulements. C'est donc en allié volontaire de Bonaparte, valeur neuve et en forte hausse, qu'il publie le 14 avril 1802 le Génie du christianisme, tandis que le 18 du même mois, pour le dimanche de Pâques, Notre-Dame de Paris est solennellement rouverte au culte. Dans cet essai, qui nous paraît aujourd'hui bien long, sur l'excellence historique et liturgique du catholicisme, Chateaubriand a voulu « donner l'exemple avec le précepte » : c'est d'abord Atala, publié à part un an auparavant, et qui prétend « montrer les avantages de la vie sociale sur la vie sauvage » (Préface de 1801). Peut-être ébauché dès l'été de 1791 en Amérique, nourri de lectures pendant l'exil anglais, ce récit fait par Chactas à René de ses amours avec l'Indienne Atala fut remanié en 1800, sous l'influence de l'évolution religieuse de l'auteur ; mais pour tous les lecteurs encore sensibles au charme de cette « sorte de poème, moitié descriptif, moitié dramatique », conçu selon « les formes les plus antiques » et dont le ton se veut « à la fois pompeux et simple » (Préface de 1801), ce n'est pas le message chrétien qui reste en mémoire. Moins encore dans l'épisode de René, chapitre du Génie, et qui en fut détaché en 1805 pour une édition conjointe avec Atala ; ici l'auditeur de Chactas se confesse à son tour, contant les désarrois, les désespoirs et les espérances vagues de sa jeunesse. Chateaubriand affirme (Préface de 1805) avoir voulu y « peindre les funestes conséquences de l'amour outré de la solitude », et lutter ainsi contre la mode du suicide engendrée par le Werther de Goethe. Peine perdue : le siècle adopta comme vraie la tendance de René à « rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs », et prit comme emblème de son mal le passage du Génie sur le « vague des passions » (II, III, ix). Trente-cinq ans plus tard, Chateaubriand pouvait laisser échapper dans les Mémoires une « sortie » fameuse, mais vaine, contre le type devenu poncif du collégien désabusé (XIII, x).

Au Génie, qu'il jugeait à la fois imparfait et mal compris, Chateaubriand voulut adjoindre une narration chrétienne apte à frapper autrement les esprits ; ce furent Les Martyrs (1809), épopée en prose dont le héros, Eudore, un Grec converti, parcourt l'Empire romain du iiie siècle avant de mourir dans l'arène avec Cymodocée, sa jeune femme, lors des persécutions de Dioclétien. Pour mieux situer un certain nombre d'épisodes, Chateaubriand reprit son bâton de voyageur et, quittant Paris le 13 juillet 1806 pour le regagner le 5 juin 1807, parcourut la Grèce, l'Asie Mineure, la Palestine, l'Égypte, la Tunisie et l'Andalousie ; il décrivit dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811) ce périple, « course rapide d'un homme qui va voir le ciel, la terre et l'eau » (Préface de la 3e édition). Ayant visité Athènes, où Eudore assiste aux Panathénées (Les Martyrs, livre XV), « je pouvais, dit l'auteur, corriger mes tableaux et donner à ma peinture de ces lieux célèbres les couleurs locales » (Itinéraire, I).

À la fin des Martyrs comme à la fin de l'Itinéraire, Chateaubriand annonce son intention de renoncer aux muses ; content, sans doute, de ces trois œuvres qui assurent sa renommée, mais attiré bien davantage par la gloire politique.

Les variations du royaliste (1814-1830)

Dès mai 1803, Bonaparte l'avait nommé secrétaire d'ambassade à Rome, puis, à la fin de novembre, ministre dans le Valais ; mais, peu satisfait de cette offre trop modeste, il l'avait déclinée en mars 1804 à cause, affirma-t-il plus tard, de l'exécution du duc d'Enghien, prince de sang royal. Il eut beau jeu, dès lors, de dénoncer allusivement la tyrannie impériale dans un article devenu célèbre du Mercure, journal de son ami Fontanes (« Lorsque, dans le silence de l'abjection... », 4 juill. 1807). Pourtant, c'est bien Napoléon qui, pour déplaire aux « idéologues », leur imposa son élection – acquise de justesse – à l'Académie française (1811) ; Chateaubriand tint à faire croire que son discours avait été « interdit », alors qu'il comportait plus de flagorneries que d'audaces. Mais se présenter en victime de la censure lui permettait de mieux faire admettre le pamphlet haineux dont il salua la chute de l'empereur (De [...]

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  • : ancien élève de l'École normale supérieure, docteur d'État ès lettres, assistant à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Pour citer l’article

Patrick BERTHIER, « CHATEAUBRIAND FRANÇOIS RENÉ DE - (1768-1848) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/francois-rene-de-chateaubriand/