FRANCE (Arts et culture)Les Français en question

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Une nouvelle Rome

Le premier mythe a été conçu par la monarchie. À l'origine, il n'existait pas un peuple français en tant que tel. La France a été créée de toutes pièces par ses rois à coups de conquêtes, de ruses diplomatiques et de mariages princiers, et il a fallu plusieurs siècles pour étouffer dans les provinces les velléités d'indépendance. Il n'y a pas de raison pour que les frontières de la France soient là où elles se trouvent : par exemple, Nice et la Savoie ne sont devenues françaises, en 1860, que parce qu'il fallait récompenser Napoléon III d'avoir unifié l'Italie sous Victor-Emmanuel. La Corse a été achetée en 1768 à la république de Gênes. Au xixe siècle, il y avait encore en Bretagne et dans le Centre des paysans qui ne se doutaient pas qu'ils étaient français. Les habitants de la France ont mis longtemps à se prendre d'un commencement d'affection pour la monarchie ou ensuite pour la République. Certes, l'État offrait à l'individu les bienfaits parfois discutables de sa protection et de sa justice, ainsi que (plus tardivement) le droit de vote, mais à quel prix ? Le service militaire et l'impôt ne cessèrent jamais d'être des sujets de mécontentement. Le mythe selon lequel il fut un temps où les hommes s'en allaient la joie au cœur combattre pour la nation en cas de guerre n'est qu'une fiction forgée pour les besoins de la propagande. Des travaux ont montré qu'en 1914 la guerre ne suscitait pas l'enthousiasme : encore moins s'empressait-on de s'engager sous les drapeaux. La débâcle de 1940 n'aurait surpris personne si ces données sur la première guerre n'avaient pas été occultées par la propagande.

Les flatteries, les prébendes, les privilèges, le respect de la force et le goût de l'ordre avaient pu susciter un sentiment de fidélité envers le roi, mais, au xviiie siècle, c'est la France qui devint objet d'attachement, presque d'adoration, parce qu'elle tendait à s'identifier à l'idée même de civilisation. Elle était alors le pays le plus riche du monde. Elle attirait l'admiration non seulement par sa suprématie militaire, mais aussi par le luxe, l'élégance et le raffinement de sa vie matérielle. Grâce à sa littérature et à ses œuvres d'art, elle devint le centre du monde. Le français était la langue universelle des gens bien élevés. Dire que l'on était français avait une portée qui dépassait de loin la condition de sujet d'un roi bien précis. Cela exprimait une réalité plus profonde que le fait d'être né en tel ou tel lieu. Un Français patriote n'éprouvait pas seulement de l'affection pour sa terre natale : ce n'était là qu'un sentiment naturel, qu'il ne fallait aucun effort particulier pour cultiver ; un paysan aimait son village, un bourgeois découvrait des horizons un peu plus amples, peu à peu une nouvelle race faite de fonctionnaires et d'intellectuels élargissait jusqu'aux frontières politiques l'aire à laquelle elle vouait allégeance. Mais, au xviiie siècle, le patriotisme avait un sens qui dépassait tout cela : il impliquait que l'on crût aux droits de l'homme et à l'idéal du bonheur des hommes. Impossible donc au vrai patriote de sacrifier au chauvinisme, ou à la fidélité aveugle envers tel ou tel gouvernement : c'était un citoyen du monde, sa patrie était l'utopie. Cet idéalisme renforça la position de la France en Europe infiniment plus que n'aurait pu le faire aucun accroissement de ses moyens militaires. Elle symbolisait la libération de l'humanité, elle aspirait à créer un type nouveau de communauté humaine dans lequel les individus ne seraient gouvernés que par la raison, la moralité et l'amour de leurs semblables. Partout dans le monde, il y eut des gens qui se considérèrent comme français par la culture, de la même manière qu'ils se seraient réclamés d'une religion. Paris était la nouvelle Rome. Être instruit, être idéaliste et généreux, croire au progrès, apprécier le raffinement et la beauté : tout cela était synonyme d'être français. [...]

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Pour citer l’article

Theodore ZELDIN, « FRANCE (Arts et culture) - Les Français en question », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/france-arts-et-culture-les-francais-en-question/