FOUS LITTÉRAIRES

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Définitions

Entendue au sens strict, l'expression désigne les auteurs qui firent l'objet des recherches de Raymond Queneau dans les années trente, et dont il incorpora les résultats à son roman, Les Enfants du limon (1938), dans lequel le héros s'intéresse à son tour de près aux fous littéraires.

Essai de typologie

Un catalogue de ces fous littéraires, ainsi que quelques extraits de textes, ont été publiés depuis par André Blavier. Trois critères permettent de délimiter la catégorie, dont le représentant le plus célèbre est Jean-Pierre Brisset : ces auteurs ont publié leurs œuvres (en général à compte d'auteur) ; ils cherchent à communiquer leurs conceptions et donc à persuader le lecteur ; ils n'y sont pourtant pas parvenus, autrement dit n'ont pas constitué de secte. Ainsi définie, la catégorie pose deux problèmes. D'abord celui de ses rapports avec la psychiatrie : tous les auteurs concernés n'ont pas été déclarés fous ; et Blavier reconnaît que les critères choisis retiennent surtout les raisonneurs et autres querelleurs, les paranoïaques plutôt que les schizophrènes. L'autre problème est celui de la valeur littéraire des textes : Queneau, qui pourtant les recueillait, se déclarait convaincu de leur nullité, au moment même où il proclamait que sa mission était de « leur conférer la gloire qu'ils n'avaient pas eue ». La table des matières de l'encyclopédie de Blavier permet de se faire une idée du type d'« auteurs » auquel s'intéressait Queneau : mythologues et étymologistes, cosmogones et philosophes de la nature, prophètes et visionnaires, persécutés, « quadrateurs du cercle », astronomes (surtout anticoperniciens), médecins, inventeurs, candidats philanthropes, romanciers et poètes, dénonciateurs de la condition asilaire. On a là un bon inventaire de l'« erreur violente » ou de l'« extrême hétérodoxie ».

On ajoutera à ces fous littéraires les auteurs de « textes bruts », terme parallèle à celui d'« art brut », et qui désigne des textes retrouvés par Jean Dubuffet et ses proches dans les archives des asiles psychiatriques (cf. l'anthologie de M. Thévoz ou les textes extraits par L. Danon-Boileau des récits de cas des psychiatres). Ils ont pour première caractéristique de n'avoir pas été écrits en vue d'une publication. Ils l'ont d'ailleurs souvent été malgré et contre l'institution, sur du papier d'emballage ou au dos d'enveloppes, dans des conditions qui ne facilitent pas la cohérence. L'incohérence sémantique ou syntaxique est un de leurs traits les plus marquants. Mais elle peut être interprétée comme l'effet d'une expression véritable – le surgissement du texte enfin libre, débarrassé du carcan des conventions grammaticales ou sociales. Certains de ces textes font preuve d'une invention linguistique remarquable (cf. les textes de Lecoq ou d'Aimable Jayet dans l'anthologie de Thévoz), et les écrivains bruts sont souvent également des peintres, le cas le plus connu étant celui d'Aloïse. Curieusement, ces textes se prêtent mieux à l'appréciation et à la valorisation littéraire que ceux des « fous littéraires » au sens strict, sans doute parce qu'ils ne sont pas contraints aux compromis avec l'ordre social et discursif qu'impose le besoin d'être publié et de persuader.

Les écrits des logophiles constituent une troisième catégorie, qui recoupe partiellement les deux premières. Le terme, qui évoque délibérément une perversion, a été forgé par Michel Pierssens, pour désigner des écrivains qui prennent des risques avec le langage, et que leurs manœuvres sur et contre la langue amènent au bord de l'incohérence et de la folie. Son corpus comprend Mallarmé, Roussel, Wolfson et Brisset. Un de leurs traits communs est de faire partie du canon de la littérature, les uns depuis toujours, les autres depuis peu (mais Brisset figurait déjà dans l'Anthologie de l'humour noir d'André Breton, avant d'être redécouvert par Michel Foucault comme Louis Wolfson le fut par Gilles Deleuze ; Brisset et Wolfson d'ailleurs ne se considèrent pas comme écrivains : c'est la tradition qui les traite comme tels). Leur autre trait commun est une préoccupation métalinguistique. Avec eux le « fou littéraire » se fait linguiste. Brisset est étymologiste, Wolfson étudiant en langues vivantes, Roussel nous livre à titre posthume les procédés selon lesquels il a écrit certains de ses livres, Mallarmé s'intéresse entre autres au vocabulaire anglais.

La folie et ses simulacres

Au sens large, l'expression « fou littéraire » recouvre ces trois types d'auteurs (on pourra lui préférer le terme de « fol-littérature », proposé par M. Plaza). On distinguera ces textes d'un côté des œuvres jouant du nonsense (les fatrasies médiévales, Lewis Carroll), et de l'autre des fictions qui mettent en scène la folie (Mrs. Dalloway de Virginia Woolf, Le Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras). Car mimer le délire en produisant des textes qui n'ont apparemment ni queue ni tête mais sont en réalité très maîtrisés (comme il apparaît dans le respect méticuleux de la syntaxe qui caractérise les textes nonsensiques), ou bien mettre en scène la folie avec ce que cela implique de distance, c'est justement se préserver du délire. Même si la représentation de la folie dans Mrs. Dalloway fait montre d'une compréhension du sujet qui implique une forme de participation de la part de l'auteur, elle manifeste en fin de compte un recul, une volonté de ne pas se laisser absorber par la langue. Les fous littéraires, qu'ils aient choisi ou non de le faire, prennent ces risques. À cet égard, l'évolution de l'œuvre d'Antonin Artaud se révèle exemplaire. Depuis les textes surréalistes (L'Ombilic des limbes, 1925) jusqu'à ceux de l'internement (Cahiers de Rodez, 1945) et aux derniers recueils (Artaud le Mômo, Van Gogh, le suicidé de la société, 1947), elle manifeste de façon éclatante la destruction progressive du langage communicatif et l'émergence – à travers la glossolalie – du langage du corps. Le risque encouru est le désordre langagier (le délire), la perte du contact avec l'interlocuteur ou le lecteur (la folie) et la dissolution du sujet dans l'expression anarchique des pulsions (la possession). « Le vrai langage est incompréhensible. » La grandeur d'Artaud est d'être allé plus loin que tout autre dans cette voie.

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Pour citer l’article

Jean-Jacques LECERCLE, « FOUS LITTÉRAIRES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/fous-litteraires/