FOLKLORE

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Histoire du folklore comme discipline

Il est important de tenter de retracer la préhistoire de l'étude du folklore pour en saisir la spécificité. Lorsque cette discipline est née, au début du xixe siècle, l'ethnologie, en effet, existait déjà, même si elle n'en portait pas encore le nom. Elle s'était constituée à partir de la découverte au xvie siècle du continent américain. Avec stupeur on avait appris alors l'existence d'une autre humanité vivant à l'extrémité de la Terre dans l'ignorance de la religion chrétienne. Au xviiie siècle, grâce aux récits des voyageurs qui commencent à affluer, la réflexion ethnologique devient plus scientifique. Comme le dit Claude Lévi-Strauss, « l'Europe sait, désormais, qu'il y a d'autres formes de vie économique, d'autres régimes politiques, d'autres usages moraux et d'autres croyances religieuses que ceux qu'on avait cru jusqu'alors fondés sur un droit et une révélation d'origine également divine, et dont on pouvait seulement soit jouir, soit être privé ». C'est à la fin du xixe siècle que les « sauvages » et les « barbares » perdent leur caractère de curiosités exotiques, tandis que leurs sociétés deviennent un sujet d'étude systématique pour les ethnographes et les ethnologues. À travers une histoire longue de quatre siècles restent constants l'un des fondements et l'une des exigences de cette discipline : l'éloignement dans l'espace de son objet d'étude. Aussi peut-on affirmer qu'il n'y a pas de continuité logique entre le développement de l'ethnologie et la naissance du folklore, puisque celui-ci concerne la propre culture de l'observateur.

Ce n'est qu'à partir du dernier tiers du xviiie siècle que la « réflexion folklorique » se développe dans la plupart des pays européens. En Angleterre, deux publications, à peu près contemporaines, apportent à un public déjà prêt sans doute à les accueillir des matériaux propres à satisfaire une nouvelle sensibilité. La première est le célèbre faux d'Ossian : en 1760 parurent des fragments de poésie épique qui étaient attribués à un ancien barde et étaient censés provenir de manuscrits médiévaux (du xiie au xvie s.). L'énorme succès de ces Fragments of Ancient Poetry Collected in the Highlands of Scotland and Translated from the Gaelic or Erse Language encouragea leur « traducteur » alors anonyme, James Macpherson, à publier d'autres fragments en 1762, puis, en 1765, une édition complète qu'il assortit de commentaires signés par lui et destinés à établir l'authenticité des poèmes. Ce succès fut tel, non seulement en Angleterre, mais dans toute l'Europe, qu'il ne se démentit même pas lorsqu'on put prouver l'imposture. On n'hésitait pas à comparer à Homère ce barde écossais venu du fond des âges : Ossian ouvrait les portes d'un monde poétique entièrement nouveau, d'un monde où l'effusion sentimentale prime la réflexion et où la spontanéité, parfois brutale, de la nature ignore les règles de l'art.

Ce goût, subitement révélé, de la poésie populaire trouva, toujours en Angleterre, un aliment plus authentique dans l'ouvrage de Thomas Percy, Reliques of Ancient English Poetry (1765), recueil de ballades populaires extraites de manuscrits des xve, xvie et xviie siècles. Mais ce recueil comprenait un grand nombre de textes auxquels, de l'aveu même de l'auteur, des « corrections » et des « améliorations » avaient été apportées. Percy s'en donnait le droit pour ne pas rebuter un public raffiné et pour le mettre à même de goûter les qualités de simplicité, de naturel, de fraîcheur de cette poésie issue du peuple. C'est par là que l'Angleterre eut un rôle essentiel dans le mouvement préromantique, d'où devait naître le folklore : elle avait fait connaître les documents eux-mêmes et mis sous les yeux des amateurs les vestiges de la poésie populaire.

La Suisse joua, elle aussi, un rôle important dans ce mouvement. Durant la seconde moitié du xviiie siècle s'était manifestée chez un certain nombre d'écrivains de ce pays une réaction contre la tyrannie française de l'esprit des Lumières. Déjà en 1727 Béat-Louis de Muralt, dans ses Lettres sur les voyages, exaltait la droiture, la simplicité, l'heureuse obscurité de la nation suisse. Albrecht von Haller (1708-1777) reprit cette idée dans un poème, Die Alpen, où il chante les traditions d'un peuple naturel et libre. Jean-Jacques Bodmer (1698-1783), un Allemand fixé à Zurich, recherche les Antiquitates locales et l'on trouve déjà chez lui la thèse qui sera développée par les frères Grimm et selon laquelle la poésie d'une nation fait partie intégrante de l'histoire de celle-ci. Les découvertes de Bodmer, d'ailleurs, ne concernent pas une poésie épique médiocre, puisqu'il s'agit des Minnesänger, de Parsifal et des Nibelungen. On peut voir un autre prédécesseur des frères Grimm en Justus Möser (1720-1794), qui étudie les coutumes des communautés rurales et qui entend par là aussi bien le droit coutumier et les usages que les superstitions, dont on découvre toujours la raison d'être si l'on veut bien se donner la peine de la chercher. Enfin Johannes (1752-1809) écrit l'Histoire de la Confédération suisse, mais une histoire qui prend en compte la légende. Giuseppe Cocchiara résume ainsi l'apport de la Suisse à ce mouvement qui concourut à la naissance du folklore comme discipline : « Dans une époque où l'esprit des Lumières voyait dans les traditions populaires des erreurs de l'esprit humain, les historiens suisses et Möser les considèrent comme un élément constitutif de l'humanité : d'où leur exigence de les introduire dans l'histoire et d'en faire l'assise du caractère original et fondamental de toute nation. »

C'est à l'écrivain allemand Johann Gottfried Herder (1744-1803) que revint le mérite de donner corps à toutes ces idées éparses. Grand admirateur d'Ossian, il fait à la littérature populaire une place essentielle : « Les chants populaires, les fables, les légendes [...] sont le résultat des croyances d'un peuple, de sa sensibilité, de ses facultés, de ses efforts : on croit parce qu'on ne sait pas, on rêve parce qu'on ne voit pas, on s'agite à l'intérieur de son âme, entière, simple et pas encore développée [...]. Tous les peuples non civilisés chantent et agissent ; leurs chants sont les archives du peuple, le Trésor de sa science et de sa religion, de sa théogonie et de la cosmogonie, des hauts faits de ses an [...]

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  • : directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Nicole BELMONT, « FOLKLORE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/folklore/