FIGURATION, paléolithique et néolithique

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Le goût des formes

Cette curiosité esthétique s’accompagna cependant d’actions directes sur la matière, esthétiques en même temps qu’utilitaires. Les premiers outils connus sont désormais datés de près de trois millions et demi d’années. Ils ont été trouvés à Lomekwi (Kenya). À cette époque, les seules espèces humaines étaient les différentes formes d’australopithèques, tels ceux qui ramassèrent le galet de Makapansgat. Ces outils se présentent encore comme de simples tranchants aménagés sur des pierres volontairement brisées. Mais, à partir de deux millions d’années, émergent les premiers Homo erectus. Ceux-ci, qui vont bientôt domestiquer le feu, taillent aussi les premiers outils inutilement symétriques, les « bifaces », ainsi nommés parce que, régulièrement ovales ou triangulaires, ils sont taillés de la même manière sur leurs deux faces. Certes, la symétrie existe partout dans la nature, et concerne également la plupart des êtres vivants, humains compris. Mais rechercher la symétrie d’un outil fait montre d’un souci esthétique évident. C’est pourquoi André Leroi-Gourhan a pu mettre cette recherche esthétique en relation avec la progression de l’hominisation – c’est-à-dire de l’augmentation de la complexité cérébrale.

Les fossiles naturels n’en demeurent pas moins présents. De West Tofts, dans le Norfolk anglais, provient ainsi un biface très régulier en silex. Celui qui l’a taillé a vu surgir dans le cœur de la pierre un coquillage fossile en forme de coque, qu’il a ensuite dégagé soigneusement, par petits coups habiles, le faisant apparaître à la surface de l’outil, serti comme un bijou ou une ornementation.

Au-delà de la collecte de l’insolite, et de la production de l’utile mais doté d’une valeur esthétique, le premier geste « inutile » pourrait être celui d’un Homo erectus, il y a 500 000 ans sur le site de Trinil, dans l’île indonésienne de Java. Celui-là a en effet gravé sur une valve de moule d’eau douce (pseudodon) une série de zigzags réguliers. Il s’agit du plus ancien « dessin » connu – qu’il ait été purement décoratif et désintéressé, ou qu’il ait répondu à une finalité particulière. Ce geste était si inattendu qu’il n’a été découvert, à la faveur d’un réexamen minutieux, que plus d’un siècle après que l’objet avait été sorti de terre lors d’une fouille archéologique. Qu’il relève ou non du symbolique, il n’est cependant pas en décalage par rapport à ce que nous savons des Erectus. En effet, il y a quelque 300 000 ans, d’autres Erectus, à l’autre extrémité de l’Eurasie, avaient soigneusement déposé dans une cavité karstique de la sierra d’Atapuerca, près de Burgos (Espagne), les corps d’une trentaine de leurs congénères, au fur et à mesure de leur décès. Il s’agit, à ce jour, de la plus ancienne pratique funéraire connue. En outre, ils avaient déposé auprès des défunts un beau biface en quartzite rouge, qui ne portait aucune trace d’utilisation.

On débat aussi à propos de deux objets interprétés par certains comme des figurines humaines, et datés de 300 000 ans. L’un provient de Tan-Tan (Maroc), l’autre de Berekhat Ram (Israël). Il s’agit pour les uns de formes purement naturelles ; pour d’autres de formes naturelles dont la ressemblance aurait été accentuée par des gravures et enlèvements appropriés.

En Europe, les Erectus évoluent progressivement, entre 300 000 et 200 000 ans, vers une nouvelle forme, l’homme de Neandertal (appelé aussi Homo sapiens neandertalensis), à l’origine de la collection d’Arcy-sur-Cure, et avec lequel les activités symboliques se multiplient. Non loin d’Arcy d’ailleurs, il a taillé dans la grotte de la Roche-au-Loup, à Merry-sur-Yonne, une sorte de grattoir dans un oursin fossile, associant nature et culture comme l’avait fait avant lui son ancêtre Erectus avec le biface de West Tofts. Surtout, il creuse les premières tombes individuelles et laisse des objets auprès du corps – massacre de bouquetin, fleurs. Il est le premier à parer son corps, avec des colliers en dents de carnivores et de menus objets perforés. Il broie de l’ocre rouge, sans doute pour peindre des parties de son corps et peut-être aussi pour l’appliquer sur des parois de grottes – mais la peinture à l’ocre ne se date pas directement. Il a brisé, il y a 176 000 ans, des stalactites au fond de la grotte de Bruniquel (Tarn-et-Garonne), et en a organisé les fragments en cercles de deux à trois mètres de diamètre, sans utilité pratique [...]

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Félins et rhinocéros, Caverne du Pont d’Arc

Félins et rhinocéros, Caverne du Pont d’Arc
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Aurochs et chevaux, Lascaux

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« Vénus » de Hohle Fels (Allemagne)

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Galet sculpté de Lepenski Vir (Serbie)

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  • : professeur émérite à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et à l'Institut universitaire de France

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Pour citer l’article

Jean-Paul DEMOULE, « FIGURATION, paléolithique et néolithique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/figuration-paleolithique-et-neolithique/