EXPRESSIONNISME

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Arts

En 1919, le marchand de tableaux Daniel-Henry Kahnweiler s'en prend dans la revue Das Kunstblatt, sous le pseudonyme de Daniel Henry, à l'idée de plus en plus répandue en Allemagne que l'expressionnisme, alors prétexte à d'innombrables articles dans la presse allemande, serait d'origine française. Émigré de Stuttgart à Paris en 1907, promoteur de la peinture cubiste, il se prononce en connaissance de cause. Le mot, indique-il, n'est pas en usage en France, où les critiques d'art n'accordent aucune place à la notion qu'il est censé recouvrir.

Certes, un Français tombé dans l'oubli, Julien-Auguste Hervé, a proposé en 1901, au Salon des indépendants, huit tableaux sous l'appellation Expressionnismes. Mais son néologisme est resté sans suite. Il n'avait aucunement le projet d'inventer un courant esthétique. Il ne visait qu'à dégager avec intensité, au moyen d'une symbolique appuyée, le sens qu'il prétendait donner aux scènes typiquement urbaines qu'il peignait.

Et dans les pays de langue anglaise ? Si le terme est attesté au xixe siècle, il est tellement rare que son incidence sociale a été nulle. En Grande-Bretagne, deux emplois en tout et pour tout. Un article anonyme du Tait's Edinburgh Magazine rapporte en 1850 l'émergence d'une « école expressionniste » en peinture ; estampille inconsistante, qui a vite disparu. En 1880, par ailleurs, l'homme d'affaires et mécène Charles Rowley aurait évoqué, dans une conférence à Manchester, l'existence d'une « aile expressionniste » parmi les peintres britanniques contemporains. Il aurait désigné par là des artistes attachés à transmettre leurs émotions et leurs passions. L'avenir n'en a rien retenu. Aux États-Unis, enfin, une seule trace, peu susceptible de postérité puisqu'elle est présente dans une œuvre d'imagination. En 1878, le critique d'art Charles de Kay, dans The Bohemian, un roman satirique, met en scène de jeunes écrivains exaltés qui, à New York, se sont baptisés « expressionnistes ».

En définitive, c'est en Allemagne que le mot « expressionnisme » bénéficie peu avant 1914, sous sa forme Expressionismus, d'une destinée singulière. L'origine de sa vogue fut bien la France, contrairement à ce que supposait Kahnweiler, mais par un chemin qu'il ignorait. En 1911, à Berlin, lors de l'exposition annuelle de la Sécession, d'avril à septembre, quelques peintures d'artistes ont été rassemblées dans une salle sous l'étiquette Expressionnistes français. Entre autres, Braque, Derain, Dufy, Marquet, Picasso, Van Dongen, Vlaminck y sont regroupés à leur insu. Le président de la Sécession en personne, le peintre impressionniste Lovis Corinth, s'en est déclaré l'initiateur. D'après la rumeur, il aurait été conseillé par un artiste allemand qui avait fréquenté l'atelier de Matisse.

Toujours est-il que le label adopté s'est répandu rapidement et abondamment à partir de mai 1911, grâce aux comptes rendus de cette exposition. Dans la revue qu'il dirigeait, Kunst und Künstler, traditionnel soutien des impressionnistes, Karl Scheffler s'étonne, en juin 1911, de voir des artistes français s'afficher sous une dénomination qu'il juge extravagante. Dénomination, relève-t-il avec aigreur, qu'on trouve maintenant dans la bouche de tous les snobs qui se rassasient de formules vides.

Dans le domaine de la littérature, l'emploi du mot fut parallèle à son apparition dans le vocabulaire des arts plastiques. En juillet 1911, dans le supplément littéraire du quotidien Heidelberger Zeitung, Kurt Hiller, jeune écrivain de formation philosophique, stigmatise les « esthètes » qui se bornent à enregistrer des « impressions ». Il oppose à ces « impressionnistes » la génération nouvelle des « expressionnistes » à laquelle il est fier d'appartenir, celle d'Alfred Döblin, de Franz Kafka, de Franz Werfel, et qui, dédaignant le factice, met en jeu par l'écriture le fond même de l'existence.

L'opposition à l'impressionnisme

En quelques mois, l'expressionnisme est perçu de tous côtés avec une signification particulière : il passe pour une réaction contre l'impressionnisme et, plus généralement, contre les conceptions anciennes attribuant à l'art une fonction d'imitation de la nature. Cette option « antinaturaliste », laissant place avant tout à la vertu démiurgique de la subjectivité, à l'inv [...]

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L'Étreinte, E. Schiele

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Promeneurs, A. Macke

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Nu assis sur des coussins, A. Macke

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  • : ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de l'Université, maître de conférences à l'École polytechnique (département des humanités et sciences sociales)
  • : conservateur en chef des archives non filmées à la Cinémathèque française
  • : professeur honoraire des Universités

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Pour citer l’article

Jérôme BINDÉ, Lotte H. EISNER, Lionel RICHARD, « EXPRESSIONNISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/expressionnisme/