ÉVOLUTIONNISME CULTUREL & SOCIAL

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L'évolutionnisme unilinéaire

Origines et premières ébauches

Les principes fondamentaux de l'évolutionnisme culturel et social se situent au confluent de plusieurs courants d'idées émanant eux-mêmes de diverses observations. C'est, d'abord, la comparaison entre divers types de civilisations qui a pu suggérer l'idée que les uns représentaient des formes arriérées et les autres des formes avancées de la société. Ces comparaisons pouvaient être faites entre, d'une part, les nations dites modernes, celles qui sont marquées par la culture occidentale d'origine hellénique et latine, et, d'autre part, ces mêmes civilisations, à des étapes plus reculées de l'Antiquité, ou bien l'état social des peuples restés en dehors de ce mouvement historique, comme l'étaient ceux que les Anciens appelaient barbares, ou bien encore (et cela à partir de l'époque des grandes découvertes) le mode d'existence collective des populations dites sauvages ou primitives, telles que les décrivaient les voyageurs, missionnaires et ethnographes, ou enfin le genre de vie de nos plus lointains ancêtres tel qu'il apparaissait à la lumière des données de la préhistoire.

En second lieu, la croyance en un progrès de l'humanité, liée à de très anciennes traditions philosophiques mais particulièrement dominante au xviiie siècle, conduisait à interpréter les résultats de toutes ces comparaisons de telle manière que la civilisation moderne se présentait comme une étape avancée dans un processus continu, les formes sociales dites antiques, barbares, primitives ou préhistoriques correspondant à des étapes ou des arrêts dans cette même évolution vers le progrès. Enfin, les premières réflexions sociologiques, de tendance généralement synthétique, invitaient à lier les uns aux autres tous les aspects de la vie culturelle et sociale, ou à les faire tous dépendre d'un facteur déterminant (spirituel, technique ou économique), de sorte que c'était bien un processus global qui était en cause, chaque étape du développement se situant dans son ensemble sur une ligne évolutive unique et valable pour toute l'humanité. Bref, la méthode comparatiste appuyée sur l'élargissement de l'investigation anthropologique, associée à la philosophie du progrès et renforcée par la systématisation sociologique, aboutissait tout naturellement à un évolutionnisme unilinéaire.

Une telle tendance se trouve exprimée notamment dans l'œuvre de G. Klemm, en 1843. Cet auteur distingue dans le développement des sociétés trois phases qu'il nomme : la sauvagerie, la soumission et la liberté, et qu'il caractérise par des acquisitions successives dans les domaines de la technique et de l'organisation religieuse et politique. Pour expliquer le fait que certains peuples stagnent dans les premières étapes alors que d'autres progressent, Klemm se fonde sur l'inégalité des races, les unes étant passives, les autres actives.

Avec les travaux de J. J. Bachofen (1861) apparaît la tentative de lier les phases culturelles à des progrès décisifs dans un ordre particulier qui, en l'espèce, est celui de la filiation. Cet auteur s'est en effet efforcé de montrer que l'humanité primitive avait été régie par la promiscuité, c'est-à-dire par un état d'inorganisation dans les rapports sexuels. À celui-ci, selon lui, aurait succédé un système familial fondé sur le droit maternel et la descendance matrilinéaire. La troisième étape aurait été celle du droit paternel et de la descendance patrilinéaire. À chacune de ces phases dans l'organisation de la cellule sociale correspondraient des formes spécifiques de mythologie, de religion, de vie sociale, avec cependant des décalages et des phénomènes de survivance. Une théorie à peu près analogue a été développée plus tard par F. J. Mac Lennan.

Johann Jakob Bachofen

Photographie : Johann Jakob Bachofen

Johann Jakob Bachofen (1815-1887), historien du droit, a cherché à retracer dans ses livres l'évolution des sociétés humaines. Peinture sur miniature, 1880 

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L'évolutionnisme radical

C'est à partir de la publication par Darwin de son ouvrage sur l'évolution des espèces (1859) que se sont développées sous leur forme la plus systématique les études postulant une succession universelle d'étapes régies par un déterminisme rigoureux dans l'histoire de l'humanité. Nombreux sont les travaux qui ont illustré ce mouvement de pensée dans la sociologie et l'anthropologie. Ce sont ceux de H. Spencer et de L. H. Morgan [...]

Herbert Spencer

Photographie : Herbert Spencer

En se fondant sur la loi de complexité croissante qu'il s'est employé à vérifier dans tous les domaines, Herbert Spencer a fourni une explication globale de l'évolution des êtres et donné à l'évolutionnisme son armature conceptuelle. 

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  • : membre de l'Institut, professeur émérite à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Pour citer l’article

Jean CAZENEUVE, « ÉVOLUTIONNISME CULTUREL & SOCIAL », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/evolutionnisme-culturel-et-social/