ÉVÉNEMENT, philosophie

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Penser le singulier et la succession

Dès l'origine, le discours philosophique sur la réalité recourt aux puissances contrastées du nom et du verbe. Dans la première optique, que la pensée occidentale tend toujours à privilégier, le monde se compose de substances et d'accidents, de choses et d'états de choses constituant des faits. Dans une ontologie substantialiste, l'événement représente l'accidentel, ce dont il ne peut pas y avoir de science au sens strict. Comme le soulignent les stoïciens, il est plus facile de dire que l'arbre est vert que de dire qu'il verdoie, de parler de la nature plutôt que de l'éclosion – ce qui est la signification originelle du terme physis.

Envisagé dans une optique plus verbale, le monde est formé de la trame des événements et de leurs configurations, déterminant des situations favorables ou défavorables. Dès l'Antiquité grecque s'est constitué un discours relatif aux événements : celui de l'historien, qui relate ce qui s'est passé, soit qu'il en fut le témoin, soit que cela lui fut rapporté des témoins dignes de confiance. L'événement se caractérise par son caractère plus ou moins spectaculaire. L'historien est d'abord un chroniqueur et un conteur : en racontant les événements marquants du passé, il cherche à les comprendre. Dans une conception qui fait la part belle à l'intelligence narrative (P. Ricœur), les événements se caractérisent par leur singularité unique. Ce qui est arrivé une fois ne se répétera jamais. On ne se baigne pas deux fois dans le fleuve des événements.

L'histoire événementielle conçue sur ce modèle tend toujours à privilégier les grands événements qui ont changé la face du monde, et prête peu d'attention aux conjonctures et aux structures économiques ou symboliques qui s'inscrivent dans la longue durée. L'événement épisodique n'est que « l'écume de l'histoire » (F. Braudel), renvoyant au temps court, plus au moins dramatique, qui caractérise les situations de crise. Malgré les critiques que soulève, de la part des historiens de L'École des Annales, la notion d'événement et une conception purement narrativiste de l'historiographie l'événement reste le roc dur qui empêche de confondre le travail de l'historien avec celui du statisticien. L'histoire est un savoir relatif aux événements et à leurs enchaînements, soucieux de cerner les connexions causales qui sous-tendent leur succession.

Ce n'est qu'à partir du xixe siècle que la notion reçoit une attention plus soutenue de la part des philosophes, sous l'influence de plusieurs facteurs.

Le premier est lié au développement de la science moderne, au cours duquel le concept de fonction, qui permet d'analyser le réel en termes de processus, se substitue de plus en plus au concept de substance. À cela s'ajoute l'émergence de la conscience historique et la naissance d'une philosophie de l'histoire avant tout préoccupée par le problème de l'évolution et la question du sens ultime de l'histoire.

On ne saurait négliger non plus la contribution de la philosophie du langage à une pensée de l'événement et de l'événementiel. Une propriété fondamentale du langage est que le locuteur peut se servir de la langue pour produire un sens inédit, qui fait événement. Ainsi, la réalité du langage n'est pas seulement constituée par une suite d'énoncés ; elle vit de l'acte d'énonciation, en vertu duquel le locuteur s'implique dans ce qu'il dit. Grâce à l'innovation sémantique, l'événement se transforme en « avènement » d'un sens nouveau, inédit, comme l'atteste l'invention incessante de métaphores vives. C'est en ce sens que Michel Foucault forge en mai 1968 la notion d'événement discursif pour décrire le meeting de Charléty.

Ce qui vaut pour le phénomène de l'énonciation, tel que l'étudie la linguistique du discours, vaut plus particulièrement pour l'agir humain, qui ne cesse de transformer le donné afin de lui donner un visage nouveau. Pour Emmanuel Kant, toute initiative ressemble à la naissance d'un monde nouveau. Le xxe siècle se caractérise par le renouveau de la philosophie pratique qui tend à remplacer le rôle jadis dévolu à la physique : elle est la vraie « philo [...]

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Écrit par :

  • : docteur en philosophie, professeur émérite de la faculté de philosophie de l'Institut catholique de Paris, titulaire de la chaire "Romano Guardini" à l'université Humboldt de Berlin (2009-2012)

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Pour citer l’article

Jean GREISCH, « ÉVÉNEMENT, philosophie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/evenement-philosophie/