ÊTRE, philosophie

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L'être dans la pensée grecque

« Il soupçonna que l'eau était le principe des choses, que le monde était animé et rempli de démons. On dit qu'il découvrit les saisons de l'année, et qu'il la divisa en trois cent soixante-cinq jours. Il ne suivit les leçons d'aucun maître, sauf en Égypte, où il fréquenta les prêtres du pays. À ce propos, Hiéronyme dit qu'il mesura les pyramides en calculant le rapport entre leur ombre et celle de notre corps [...]. On lui attribue encore les sentences suivantes : de tous les êtres, le plus ancien, c'est Dieu, car il n'a pas été engendré ; le plus beau, c'est le monde, car il est l'ouvrage de Dieu ; le plus grand, c'est l'espace, car il contient tout ; le plus rapide, c'est l'esprit, car il court partout ; le plus fort, c'est la nécessité, car elle vient à bout de tout ; le plus sage, c'est le temps, parce qu'il découvre tout. » Ainsi pensait Thalès de Milet, tel que rapporté par Diogène Laërce (Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres, chap. I, paragr. 27 et 35, Paris, 1935).

Face à ce texte, cet autre : « Nous nommons le temps quand nous disons : chaque chose (Ding) a son temps propre. Cela veut dire : tout ce qui est en son temps, chaque étant, vient et va au bon moment, et demeure un certain temps, pendant le temps qui lui est accordé. Chaque chose a son propre temps. Mais est-ce que l'être est une chose ? L'être est-il, tout comme un étant ayant son propre temps, dans le temps ? Et même, avant tout, l'être est-il ? S'il était, alors il faudrait, sans autres, que nous le reconnaissions comme quelque chose d'étant, et par conséquent que nous le rencontrions, parmi le reste de l'étant, comme un étant. Cet auditorium est. L'auditorium est éclairé. L'auditorium éclairé, nous allons sans autres et sans hésitation le reconnaître comme quelque chose d'étant. Mais où, dans tout l'auditorium, trouvons-nous le « est » (das « ist ») ? Nulle part au milieu des choses nous ne trouvons l'être. Chaque chose a son propre temps. Mais l'être n'est pas une chose, n'est pas dans le temps. » Heidegger, en 1962, tout au début de sa conférence sur « Temps et Être » (Questions IV, trad. franç., Gallimard, Paris, 1976 ; éd. allem., Zur Sache des Denkens, Niemeyer, Tübingen, 1969), aurait voulu conclure sur ces mots le cheminement commencé par le « plus sage parmi les Sept Sages » au vie siècle avant J.-C. Le passage de Diogène vient confirmer cette boutade de Nelson Goodman soutenant, au chapitre vi, paragr. 3 de son Ways of Worldmaking (Hackett, Indianapolis, 1978), qu'« avec les présocratiques [...] déjà presque tout a été fait de ce que l'histoire de la philosophie, dans les progrès et dans les erreurs, nous a laissé d'important en héritage ». Et il ajoute que la citation d'Heidegger en constitue une confirmation ultérieure. En particulier (citons le même paragraphe) : « Il y a un point controversé entre Thalès et ses successeurs qui a eu des conséquences sur toute l'histoire de la philosophie. Thalès réduisait à l'eau les quatre éléments ; Anaximandre et Empédocle objectaient que chacun des quatre éléments aurait pu, de même, être réduit à un quelconque des autres trois [...]. Le système aquacentrique de Thalès n'a pas une justification plus grande que les autres alternatives possibles, pas plus que la description géocentrique du système solaire par rapport à ses alternatives naturelles. Mais [...] le fait que l'on puisse renoncer à l'un ou à l'autre de ces systèmes ne veut pas dire que l'on puisse renoncer à tous ; cela veut tout simplement dire que nous sommes face à un choix [...]. C'est pour cette raison qu'Empédocle insistait sur le fait que chaque façon d'ordonner les quatre éléments est une contrainte arbitraire faite à la réalité. Mais il a oublié un autre fait, à savoir qu'une organisation fondée sur les éléments est également une contrainte, et qu'en interdisant de telles contraintes on finit par se retrouver dans le vide. Anaximandre avait de son côté saisi et fait sienne cette conséquence, et il traitait donc les quatre éléments comme des entités dérivées d'un illimité aussi vague qu'indifférent. Le logicien Parménide en conclut que si quelque chose de complètement indifférent peut être commun à tous les mondes de toutes les théories concurrentes, alors seulement cela est réel et tout le reste n'est qu'une illusion ; mais lui aussi organisait cette réalité d'une manière particulière : l'Être qui est Un. Démocrite, mis au défi par tout cela, l'organisa immédiatement d'une façon tout à fait différente, à savoir en l'éparpillant en des morceaux infimes. »

Platon, dans le Sophiste, affirme de l'ensemble des penseurs présocratiques qu'ils ont « tous l'air de réciter une fable comme à des enfants » (242 c 10). Ainsi le rappelle l'étranger à Théétète : « Lorsque l'un d'eux prononce qu'il existe, ou qu'il est né, ou qu'il naît plusieurs êtres, ou un seul, ou deux, et qu'un autre parle du chaud mélangé au froid, en supposant des séparations et des combinaisons, au nom des dieux, Théétète, comprends-tu ce qu'ils veulent dire par chacune de ces choses ? Pour moi, quand j'étais plus jeune, chaque fois qu'on parlait de ce qui nous embarrasse à présent, du non-être, je m'imaginais le comprendre exactement. Mais aujourd'hui tu vois à quel point il nous embarrasse [...]. Or il se peut fort bien que notre âme soit dans le même état relativement à l'être » (243 b 5-243 c 5).

Dans le Sophiste (et dans le Parménide), Platon abandonne la conception parménidienne (« Car tu ne pourrais pas connaître le non-être – cela est impossible – ni ne pourrais l'exprimer » [fragment 4, 7-8]. « Il faut dire et penser que l'être est ; puisqu'il est possible qu'il soit, mais le néant n'est pas possible, voici ce que je te prierai de considérer » [fragment 6, 1-3]). En acceptant quelques-unes des raisons des « amis des idées » contre ceux qui « font coïncider, comme si c'était la même chose, corps et royaume de l'être » (les atomistes, voir le Sophiste, 245 e 11-251 a 5), Platon, contre l'Un parménidien, nous invite cependant à considérer l'idée de l'être comme une idée parmi les autres : dire d'une chose qu'elle est veut dire qu'elle « participe à l'idée de l'être », bien que d'une chose on puisse dire aussi qu'elle participe à d'autres idées, par exemple qu'elle est identique à elle-même, qu'elle [...]

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  • : professeur de philosophie des sciences à l'université de Milan

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Pour citer l’article

Giulio GIORELLO, « ÊTRE, philosophie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/etre-philosophie/