ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE (Le territoire et les hommes)Religion

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Le rôle et les mutations récentes de la religion civile

C'est à la sacralisation de ce consensus introuvable que s'assigne la religion civile américaine, sorte de religion générique qui rassemble les citoyens par-delà leurs étiquettes confessionnelles. Cette expression a été théorisée à l'origine par Jean-Jacques Rousseau dans son Contrat social (1762). Elle a été réélaborée dans le contexte américain par Robert Bellah (dans des textes publiés en 1967, 1970, 1973...). Elle a été reprise et discutée ensuite par de nombreux auteurs aux États-Unis. La religion civile a avant tout pour fonction de légitimer la nation, « communauté imaginaire » (Anderson, 1983), en l'unissant dans les moments difficiles au travers de mythes des origines, d'histoires édifiantes, de valeurs communes et de rites publics. Aucun candidat à la présidence des États-Unis ne peut caresser la moindre chance de l'emporter s'il ne donne pas les gages de son aptitude à évoluer dans ce registre politico-religieux consensuel. Cinq thèmes en cernent les contours : le rappel des origines protestantes des États-Unis, célébré au travers de la fête de Thanksgiving, la foi et la prière, notamment mis en avant dans le National Day of Prayer (Jour national de prière), l'individualisme (le thème du self made saint), le messianisme et l'optimisme : quoi qu'il arrive, le Tout-Puissant protège l'Amérique : « In God We Trust » (devise adoptée en 1956).

Ces thématiques s'appuient sur des rituels, comme le serment au drapeau ou le serment sur la Bible, mais aussi sur des célébrations collectives où le président en place joue un rôle d'autant plus important qu'il incarne, durant son mandat, l'unité de la nation.

La religion civile n'est pas statique. Elle évolue au gré des majorités politiques, des personnalités présidentielles, et des forces religieuses en présence. L'entrée des années 2000 a illustré la plasticité remarquable de la religion civile américaine. Les deux mandats de George W. Bush fils, marqués par l'ombre portée des attentats du 11 septembre 2001, ont entraîné un durcissement des thématiques impériales et messianiques, au point qu'on a pu faire l'hypothèse d'une dérive « néomessianique » : l'Amérique post-11-Septembre ne se représenterait plus seulement comme le bras armé du messie des chrétiens, Jésus-Christ, comme Kennedy lui-même l'avait affirmé un jour. Elle s'affichait désormais comme un substitut de ce messie : l'Amérique, figure du Salut universel ? L'idéalisme des néoconservateurs (Richard Perle, Paul Wolfovitz, Norman Podhoretz, etc.) qui ont marqué la première présidence Bush a nourri cette évolution, portée par cette conviction réaffirmée par George W. Bush le soir même de sa réélection, en 2004 : « il n'y a pas de limite à la grandeur de l'Amérique ». Portée par une base conservatrice, cette politique s'est naturellement nourrie de l'imaginaire W.A.S.P., celui des Blancs protestants traditionnellement en position dominante. La droite chrétienne, influente dans plusieurs dénominations protestantes importantes, en particulier la Southern Baptist Convention, a majoritairement appuyé cette évolution néomessianique.

Le choc en retour de l'enlisement irakien et la crise économique ont cependant illustré les limites de cette instrumentalisation impériale de la religion civile américaine. Avec l'élection du candidat démocrate Barack Obama le 4 novembre 2008, on observe un retour de balancier. La religion civile américaine démontre une nouvelle fois sa plasticité : issu d'un couple religieusement et culturellement mixte, Barack Obama l'utilise, s'inscrit dans sa tradition, tout en reformulant certains aspects en fonction de la conjoncture et des convictions qui sont les siennes. Le 44e président des États-Unis, lui-même de confession chrétienne, n'a certes pas rompu avec l'hommage obligé au christianisme et au protestantisme, premier socle religieux du pays. Il l'a montré en invitant un pasteur évangélique de megachurch, Rick Warren, à effectuer la prestigieuse prière d'investiture du 20 janvier 2009. Mais il a également tendu la main à l'islam, aux non-croyants (explicitement cités dans le discours d'investiture), et à toute la diversité des croyances qui composent aujourd'hui le kaléidoscope spirituel américain. « Nous sommes une nation de chrétiens et de musulmans, de juifs et d'hindous, et de non-croyants » (Barack Obama, discours du 20 janvier 2009).

Il s'est par ailleurs assez largement départi du nationalisme néomessianique de son prédécesseur en revenant à une approche plus multilatérale. Enfin, bien que les questions religieuses restent importantes pour le nouveau président, la rhétorique de la croisade est reléguée aux oubliettes. Dès lors, les accents imprimés par les deux administrations précédentes s'estompent (sans disparaître), revenant vers les rivages d'une religion civile plus tempérée, centrée sur la priorité d'un « vivre ensemble » qui intègre toutes les croyances... y compris l'incroyance.

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  • : agrégé d'histoire, chercheur au CNRS, laboratoire Groupe sociétés, religions, laïcités

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Pour citer l’article

Sébastien FATH, « ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE (Le territoire et les hommes) - Religion », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/etats-unis-d-amerique-le-territoire-et-les-hommes-religion/