ÉTAT

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Un concept né en Europe

Même s'il s'est universalisé, l'État est un concept profondément européen ; de très nombreux travaux ont démontré qu'il est le produit d'une histoire particulière. Les recherches d'historiens tels que Joseph Strayer (1904-1987) ont révélé les origines médiévales de l'État (expansion du commerce, de la guerre et de l'impôt, etc.). Elles ont permis également d'étudier les différents acteurs qui ont contribué à sa genèse (dynasties royales, juristes de cour, bourgeoisie patricienne, etc.). L'État est, au premier chef, une construction juridique, une invention de juristes. Autrement dit, les origines intellectuelles de l'État se trouvent dans le droit. Carl Schmitt a su exprimer en termes imagés cette naissance de l'État. « Nous sommes conscient, écrit-il, que la science juridique est un phénomène spécifiquement européen. Elle n'est pas seulement de l'intelligence pratique ou de l'artisanat. Elle est profondément enfouie dans l'aventure du rationalisme occidental. Elle prend sa source dans l'esprit de deux vieux parents. Son père est le droit romain ressuscité, sa mère l'Église romaine. La séparation d'avec la mère a été, après plusieurs siècles de durs affrontements, finalement accomplie lors des guerres civiles confessionnelles. L'enfant s'accrocha à son père, le droit romain, et abandonna la maison de la mère. Il chercha un nouveau foyer et le trouva dans l'État. La nouvelle maison était princière, un palais de la renaissance ou du baroque. Les juristes se sentaient fiers et de loin supérieurs aux théologiens. » L'État vient ici remplacer l'Église comme lieu d'identification collective et se situe, depuis lors, toujours en concurrence avec le pouvoir spirituel qu'il a voulu, en tant que pouvoir temporel, supplanter.

Une courte enquête sémantique n'est pas inutile pour mieux comprendre les origines du mot. État vient du mot latin status, ce qui explique son homogénéité étymologique dans l'espace européen qui a connu la domination du christianisme latin (alors qu'il est désigné sous l'antique nom de kratos chez les Grecs). Au Moyen Âge, le terme status n'est jamais employé seul pour désigner une entité politique : il est toujours accompagné d'un attribut, par exemple status civitatum, status nobilitatis, status reipublicae. Les usages médiévaux du terme ou de ses multiples dérivés en langue vulgaire (estat, estado, stato) renvoient ainsi à d'autres réalités, à des différences de condition fondées sur la distinction des fonctions spirituelles et temporelles, sur le rang social, le rôle politique (les estats généraux), etc. Comment est-on alors passé, en quelques siècles, de ces multiples formes composées de status à l'expression et à l'idée moderne d'État, avec en outre le privilège de la majuscule qui le singularise ? Il est probable que Nicolas Machiavel a donné au mot ses lettres de noblesse – ou d'infamie ? – en attribuant une signification générique au mot italien stato. Dès la première phrase de son fameux essai, Le Prince, il semble définir le stato comme étant l'unité politique moderne : « Tous les états, toutes les seigneuries qui ont eu ou ont commandement sur les hommes, ont été ou sont soit des républiques soit des principautés. »

L'implantation du mot a d'abord été assez lente et a pris des voies diverses suivant les pays. En France, le mot État demeure largement inconnu au xvie siècle : c'est le mot de Respublica qui est d'usage. C'est ce dernier terme que le juriste Jean Bodin utilise pour intituler sa somme politique, Les Six Livres de la République (1576), que l'on considère souvent comme le premier véritable traité sur l'État. La situation est donc paradoxale : si Machiavel use le premier du terme dans son sens moderne (forme impersonnelle du pouvoir organisé sur un territoire), Bodin, inventeur de la notion de souveraineté qui est la marque caractéristique de l'État, ignore le mot. Dans la doctrine savante française, le mérite d'avoir associé les deux termes souveraineté et État revient, semble-t-il, au juriste Charles Loyseau, dans son Traité des Seigneuries publié en 1608. Dès lors, le terme État est officiellement reconnu en France.

L'étude des progrès de l'implantation géographique du mot révèle des zones de forte résistance comme en Angleterre et dans les pays de langue anglaise, où l'on préférera pendant très longtemps user du mot ancien Commonwealth, où le mot État (state) n'a non seulement jamais pris de majuscule mais n'a jamais réussi à s'imposer exclusivement, restant aujourd'hui encore souvent concurrencé par d'autres mots (government, Crown, etc.). En terres germaniques, le mot État fut longtemps vide de sens dans ce vaste espace où continuaient à dominer en s'imbriquant les concepts médiévaux d'empire (Reich), de fédération (Bund), de principauté (Fürstentum) et de ville libre (Freistadt). Ces mots servirent à désigner ce que, en France, on appelait déjà l'État. Au cours du xxe siècle, avec la décolonisation, l'introduction du concept d'État dans les pays nouvellement devenus indépendants est comparable à une greffe qui a plus ou moins réussi, selon les cas.

Dans une perspective historique, l'avènement de l'ère de l'État, à partir du xviie siècle, signifie que ce nouvel ordre politique se substitue à l'ordre féodal qui disparaît, qu'il succède également aux cités, au sens antique, ou villes, au sens moderne (Venise, Gênes, Bruges, Hambourg...). Sa domination insolente témoigne d'un processus d'extension territoriale et de concentration du pouvoir qui réduit à la portion congrue les formes concurrentes que sont, d'une part, la fédération, et, de l'autre, l'empire territorial. Il désigne désormais, comme l'a joliment écrit le juriste allemand Herbert Krüger, « une réponse historique à un problème intemporel ». Ce problème est celui de la conciliation à opérer entre l'autorité et la liberté. Le propre de l'État est de constituer un nouveau mode d'agencement du pouvoir caractérisé par une très forte abstraction et par une grande souplesse d'adaptation dans la mesure où il est compatible avec de multiples formes de gouvernement.

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  • : professeur de droit public à l'université de Panthéon-Assas (Paris-II)

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Pour citer l’article

Olivier BEAUD, « ÉTAT », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/etat/