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L'esthétique de Kant

Il est possible, à partir de Baumgarten, de saisir le sens de l'entreprise kantienne. Celle-ci, dans la Critique du jugement (1790), commence par démentir, à la façon de Dubos, qu'il soit possible de fixer « une règle d'après laquelle quelqu'un pourrait être obligé de reconnaître la beauté d'une chose ». Le jugement esthétique est donc subjectif ; c'est un jugement réfléchissant, susceptible de varier d'un sujet à l'autre, et qui s'oppose par là au jugement logique, déterminant, lequel, reposant sur des concepts, est invariable. Le plaisir, éminemment changeant, est-il dès lors le seul critère du Beau ? Oui, à la condition que l'on s'avise que ce qui plaît n'est pas une matière sensible, mais la forme que revêt cette matière. Le plaisir est donc désintéressé, il ne concerne pas le contenu, qui ne suscite en nous que de l'agrément. Et, s'il y a plaisir, c'est que s'accordent en moi l'imagination et l'entendement, sans que l'entendement régisse, comme dans le jugement de connaissance, l'imagination.

Pourquoi le jugement de goût, qui est exclusivement subjectif, peut-il donc prétendre à l'universalité ? Parce que « chez tous les hommes, les conditions subjectives de la faculté de juger sont les mêmes » ; sans cela, « les hommes ne pourraient pas se communiquer leurs représentations et leurs connaissances ». D'où l'affirmation : « Est beau ce qui plaît universellement sans concept. »

Le « je » ne peut donc énoncer la règle générale à laquelle l'objet beau serait susceptible de servir d'exemple ; la beauté implique par là même une « légalité sans loi ». Et la finalité à laquelle renvoie le Beau est immanente à la forme elle-même : elle ne suppose aucune fin qui pourrait être située hors de l'objet ; c'est donc une « finalité sans fin ».

Dès lors, « ce ne sont ni des règles ni des prescriptions, mais seulement ce qui ne peut être saisi à l'aide de règles ou de concepts, c'est-à-dire le substrat suprasensible de toutes nos facultés, qui sert de norme subjective ». Ce substrat, c'est l'Idée esthétique que nous révèle le libre jeu de l'imagination, et qui ne saurait devenir connaissance, parce qu'elle est intuition à laquelle ne correspond aucun concept. On voit ici dans quelle mesure la Critique du jugement est appelée à équilibrer, chez Kant, la Critique de la raison pure : car une idée théorique de la raison, de son côté, ne peut devenir connaissance parce qu'elle est concept auquel ne correspond aucune intuition.

Il n'y a, en tout cela, qu'une esthétique du spectateur, qui ne renvoie qu'au Beau naturel. Comment peut-il se faire que l'homme parvienne à créer des objets qui se prêtent à notre jugement de goût ?

La faculté de représenter des Idées esthétiques est le génie. Mais le génie est lui-même un présent de la Nature : c'est donc la Nature qui se révèle dans et par l'art ; et elle ne se révèle jamais mieux que dans l'art, dans l'unicité des œuvres du génie. Ainsi, l'art « doit avoir l'apparence de la nature, bien que l'on ait conscience que c'est de l'art » ; et, si l'intérêt porté à l'art ne prouve pas nécessairement que l'on soit attaché au bien moral, l'intérêt porté au Beau naturel, en revanche, « est toujours le signe distinctif d'une âme bonne ». Le Beau est finalement le symbole de la moralité, mais il ne l'est qu'en tant que celle-ci renvoie à la Nature.

Et cela permet de comprendre l'importance du rôle assigné par Kant au sublime : état strictement subjectif, « il nous oblige à penser subjectivement la nature même en sa totalité, comme la présentation d'une chose suprasensible, sans que nous puissions réaliser objectivement cette présentation ».

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  • : musicien, philosophe, fondateur du département de musique de l'université de Paris-VIII

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Pour citer l’article

Daniel CHARLES, « ESTHÉTIQUE - Histoire », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/esthetique-histoire/