ENFANTS SOLDATS

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Les sociétés et la guerre

La frontière entre enfant et adulte

Dans une conception fonctionnelle des âges de la vie, le rôle d'un individu dans la société est déterminé par sa force et son aptitude physiques. La notion d'enfance elle-même est alors définie de manière négative : l'enfant est un « non-adulte ». L'adulte, quant à lui, est celui qui peut physiquement défendre la société. C'est donc la capacité physique qui détermine l'âge de passage entre l'enfant et le citoyen adulte.

Il est de nombreuses cultures où l'armée n'existe pas en tant qu'organisation spécialisée et hiérarchisée distincte de la société : tout individu libre, mâle et valide a été formé pour être un guerrier. C'était le cas dans les sociétés nomades des Scythes, des Parthes, des Mongols ou des Turcs, où tout individu était considéré comme un soldat dès qu'il savait monter à cheval et tirer à l'arc. De même, dès leur plus jeune âge, les Vikings étaient entraînés au maniement des armes.

Dans la cité grecque, l'assemblée des citoyens et celle des soldats se confondaient. C'est parce qu'il était citoyen que le politès athénien était aussi soldat. À Sparte, le rôle des citoyens était essentiellement de faire la guerre. Dans ce but, ils recevaient dès l'âge de six ans une éducation particulière, l'agogé, qui était avant tout une préparation au combat, un entraînement militaire. Dans ces sociétés, les transgressions de la frontière enfant-adulte sont permises par l'héroïsation, ce qui est plus difficile dans une société qui fait de la guerre un art ou un métier réservé à un groupe spécialisé (chevaliers, samouraïs, armées de métier).

L'enfant, symbole d'héroïsme

La militarisation de l'enfance commence ici sur un plan qui n'a rien de pratique. La figure de « l'enfant-héros » tire toute sa force de la valeur symbolique de l'enfance, indépendamment de toute utilité militaire directe. L'enfance représente, en effet, dans toutes les civilisations, l'innocence, la renaissance et la vie.

Les Romains considéraient l'âge de sept ans comme le passage de l'infantia à la pueritia. L'infans (littéralement, le « non-parlant »), en accédant à la parole rationnelle et intelligible, devenait puer. L'étymologie traditionnelle (et erronée), en faisant dériver ce terme de purus (« pur »), assignait à l'enfance le temps de la pureté, liée au sacré, au monde des dieux. Défini négativement par sa faiblesse physique et morale et son incapacité civique et militaire, l'enfant l'était positivement par sa pureté. À Rome, vers 200 avant J.-C., est ainsi érigée sur le Capitole une statue équestre de Marcus Æmilius Lepidus portant la bulla et la toge prétexte (amulette et vêtement distinctifs de l'enfance). Il n'avait que quinze ans lors de son action héroïque, durant la deuxième guerre punique.

Au tournant du xxe siècle, et plus tard pendant les deux guerres mondiales, l'enfant est représenté en soldat sur des affiches, et ses hauts faits sont repris dans les narrations parce qu'il est l'antinomie de la mort et de la violence. Claude Digeon note que l'enfant est le personnage le plus employé dans les recueils de contes et de romans sur la guerre de 1870. La propagande de la Première Guerre mondiale regorge d'images de ces petits héros, montrés en exemple aux adultes.

Aux marges du combat

Au seuil de la maturité, à l'adolescence, l'enfant s'est trouvé en temps de guerre à la frontière entre l'arrière et le front, entre auxiliaire et quasi-combattant. L'armée est un vivier de petits emplois et, selon les époques, les enfants ont été accompagnateurs de troupe, auxiliaires de combat, fifres ou tambours...

Pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648), on estime que plusieurs dizaines de milliers d'enfants avaient rejoint les armées de mercenaires. Leur tâche principale était le pillage, destiné à rapporter aux troupes chevaux et vivres. Dans les ports anglais, les recruteurs cherchaient les enfants seuls, âgés de dix à quinze ans, et leur offraient une place de mousse parce que leur petite taille leur permettait de se faufiler dans l'épaisseur de la double coque des vaisseaux de ligne pour arroser et refroidir les canons. Cette approche utilitariste du corps de l'enfant s'est développée à l'époque moderne. Les enfants sont recherchés pour leur inconscience du danger, leur petite taille et parce qu'ils ne coûtent pas cher, des propriétés que les soldats adultes ne possèdent plus.

C'est ainsi que le jeune tambour, véritable mascotte (amulette, fétiche porte-bonheur), portera symboliquement tout l'espoir de victoire et toute la force des soldats à la bataille. Aux xviiie et xixe siècles, il y a deux tambours par compagnie et une école de tambours dans chaque régiment. Leur rôle au combat ne consistait pas seulement à galvaniser les troupes, mais aussi à envoyer des messages (marche, charge, repli) sous le feu ennemi.

Les tambours de troupe ne furent pas les seuls adolescents à se trouver en première ligne. Il y eut aussi les sentinelles. Ce poste est dangereux, mais il ne réclame pas une grande capacité physique : ce sont les plus jeunes qui y étaient placés afin d'éviter la perte inutile d'un homme aguerri. Ainsi, au ve-ive siècle avant J.-C., les jeunes Athéniens de dix-huit ans devenaient-ils péripolos, gardiens des confins du territoire, une épreuve obligée avant leur accession à la citoyenneté. On retrouve cette pratique chez les janissaires ottomans qui, dès l'âge de seize ans, étaient chargés de maintenir la sécurité des points stratégiques.

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Écrit par :

  • : chargée de programmes, Bureau de la représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies pour les enfants et les conflits armés

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Pour citer l’article

Rosalie AZAR, « ENFANTS SOLDATS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/enfants-soldats/