ENFANCE (Les connaissances)La socialisation

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Les théories

De ce double processus, les théories de la socialisation soulignent tel ou tel aspect, en fonction des idéologies qui leur sont sous-jacentes, mais aussi en raison des méthodes qu'elles privilégient. Ainsi a-t-on relevé la tendance des Anglo-Saxons à souligner dans la socialisation les relations interpersonnelles, la recherche par les individus de l'utile et du plaisir, tandis que les sociologues français, formés à l'école d'Auguste Comte, partaient de l'existence de la société et de ses valeurs comme d'un fait premier.

Plus ancien encore, et toujours actif, est le débat nature-histoire au sujet de la sociabilité. D'un côté, on fait de celle-ci un attribut de la nature humaine. Cette attitude métaphysique, liée à une méthode classificatrice, se trouve exprimée encore dans l'Éthique, où Spinoza, ayant posé que « chacun, en vertu des lois de sa nature, désire ce qu'il juge être bon », il ne peut faire autrement que se lier aux autres, car « il n'est dans la nature aucune réalité singulière qui soit plus utile à l'homme qu'un homme vivant sous la conduite de la raison » (liv. IV, prop. 35, coroll. 1). La perspective historique se dégage lentement au xviiie siècle. Ainsi Rousseau pense-t-il, en 1754, que la sociabilité est apparue lorsque les hommes ont été amenés par les difficultés de l'existence à sortir de l'état de nature (où ils connaissaient la pitié mais ne savaient pas contracter entre eux des liens durables), pour constituer de vastes familles, inventer langues et techniques, fonder la propriété (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité).

L'idée que la sociabilité a des fondements innés est toujours présente. Au début du xxe siècle de nombreuses recherches découvrent chez le nourrisson une sociabilité fondamentale. Mc Dougall parle de tendance grégaire, Max Scheler de sympathie, Moreno d'une capacité à influencer autrui et à vibrer avec lui. Aujourd'hui les éthologues découvrent, chez le jeune anthropoïde comme chez l'enfant (Bowlby, Harlow, Spitz), une disposition à l'attachement, dont la satisfaction pour les parents est indispensable au développement des fonctions sexuelles et psychologiques. Et nombreux sont les psychologues et les ethnologues qui cherchent dans les premières échopraxies, dans les premiers sourires et les premiers regards les témoignages d'une pulsion sociale (Bower, Blurton Jones).

À cette perspective générale s'apparentent beaucoup de travaux qui font de la communication l'acte fondamental de la sociabilité. Celle-ci n'existe pas dans un individu, mais par son rapport avec l'autre. G. H. Mead caractérise ce rapport par l'attente, en chacun des interlocuteurs, de la réponse que l'autre va lui faire. À propos de chaque situation S, les sujets A et B organisent leur coaction en fonction : de l'expérience qu'ils ont de S ; de l'attitude, favorable, défavorable, de chacun pour son partenaire ; de l'anticipation qu'ils font de l'attitude de l'autre à l'égard de S et à leur égard (Newcomb). La psychologie sociale américaine a beaucoup étudié les attitudes interpersonnelles ; on les a catégorisées en positives (solidarité, accord), négatives (rejet, désaccord), d'interrogation ou de réponse (Bales) ; on a étudié leurs effets (influence, rupture), leurs déterminants structurels (position des sujets au centre ou à la périphérie du réseau de communication) et leurs déterminants sociaux (hiérarchisation des sujets, pression en partie inconsciente du groupe de référence).

On peut rattacher à ce courant, essentiellement anglo-saxon, la théorie des statuts et des rôles. Dans une société organisée sur le mode du contrat, à chacun est attribué un ensemble de comportements sur lequel le partenaire sait qu'il peut compter, comme il sait qu'il peut compter sur des services définis d'autrui. Selon les groupes où il entre, l'enfant apprend quels rôles il doit jouer, et sa socialisation consiste en l'apprentissage de ces derniers – à l'égard de sa mère, de son père, de ses frères, de ses maîtres... de l'État ou de Dieu. Sa personnalité se définit par l'ensemble des statuts qui lui sont reconnus, des rôles qu'il est autorisé à jouer. S'il y a des conflits de rôle, ce n'est pas seulement lui qui va les trancher, mais plutôt l'ensemble social dans lequel il est placé et qui va privilégier, pour lui, certains rôles aux dépens des autres (R. Linton).

À l'opposé, les théories du modelage des conduites par les milieux sociaux se distribuent en quatre grandes orientations, selon les processus invoqués.

Du côté des sociologues, l'accent est souvent mis sur la contrainte, physique et surtout morale, que le milieu social exerce sur les individus. Il fonctionne selon des lois, explicites mais surtout implicites, qui prescrivent à tous des règles obligatoires sous peine de sanctions, qui définissent leurs rôles, et les devoirs et les droits qui leur sont afférents. La société par ailleurs justifie et signifie ces obligations dans des représentations sociales qui sont intériorisées par les individus et qui constituent le cadre de référence de leurs actions (Durkheim, Halbwachs, Inkeles).

De leur côté, les behavioristes appliquent aux processus de la socialisation les découvertes réalisées dans l'étude de l'apprentissage animal : les formateurs, par les sanctions positives et négatives accordées aux comportements, amènent les individus à constituer des habitudes générales qui leur permettent d'opérer le tri entre ce qui est socialement admis ou rejeté. Si B. F. Skinner s'en tient aux processus fondamentaux du conditionnement opérant – l'enfant fait l'essai des comportements sociaux et les distribue en sources de peine ou de gratification –, d'autres behavioristes, comme Bandura et Walters, font jouer un rôle important à l'imitation et aux transferts ; d'autres encore soulignent les variations dues au climat émotionnel suscité par le type d'éducation : autoritaire ou permissif, anxieux ou détendu, distant ou chaleureux (Sears).

Dans une troisième voie, les psychanalystes et certains tenants de l'anthropologie culturelle admettent que la relation sociale fondamentale est sexuelle. Pour Freud, la libido s'investit en des objets successifs, se fixe à chacun d'eux, non sans rencontrer les interdits de la société. Le conflit décisif est celui que suscite, chez l'enfant, son [...]

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Pour citer l’article

Philippe MALRIEU, « ENFANCE (Les connaissances) - La socialisation », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/enfance-les-connaissances-la-socialisation/