ADY ENDRE (1877-1919)

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« Dans un combat de rage et de mort... »

La personnalité en effet prime tout chez Ady : elle occupe une position centrale dans l'univers. C'est l'âge d'or de l'individualisme, et l'exaltation agressive du moi produit parfois chez lui le même effet exaspérant que chez Claudel. Ady, pourtant, n'a guère pratiqué Claudel, mais il a lu et admiré le Zarathoustra de Nietzsche dont la conscience héroïque de surhomme a fortement stimulé l'éclosion de la sienne. Aux exigences de l'homme, l'art lui-même semble subordonné, du moins quand il s'agit d'affirmer l'importance du message :

 C'est moi le Maître, le Poème est un larbin,  Un larbin chamarré qui tombe quand je tombe  Quand le tombeau du Prince a besoin de valets.

Naturellement, pour cet esprit altier, le « je » n'est pas un autre, mais plutôt la vérité humaine telle qu'elle peut se révéler à travers l'intensité du vécu. Et puisque cette personnalité se sent exceptionnelle, elle affirme son besoin de tous les biens de la terre, matériels et spirituels – autant dire qu'elle aspire à la possession totale et impossible de l'existence. Quand surgissent des obstacles, ils sont subis comme autant de catastrophes scandaleuses : il faut en alerter tout le monde et en rejeter la responsabilité sur l'ordre social ou sur la condition humaine. Indigné, attaquant ou attaqué, Ady ne transige point, qu'il s'exprime en poésie ou en prose. C'est surtout à sa verve polémique que le journaliste doit une fortune durable. Sa critique de la vieille Hongrie, ses passes d'armes avec ses ennemis politiques et littéraires, ses lettres sur la Belle Époque parisienne n'ont rien perdu de leur saveur.

Ady se veut chef. Son chemin pointe vers les sommets. Génie, Moi, Vie font dans sa pensée le symbole hautain de sa vocation messianique. Et bien qu'il proteste contre tout rapprochement avec Hugo, l'« orgueilleux Jupiter français », il assume dans son pays la « fonction du poète » définie par son grand prédécesseur romantique. Réveiller la Hongrie de sa torpeur, faire retentir le « chant nouveau des temps nouveaux », se précipiter avec son peuple sur les barricades, ces désirs représentent un programme bien concret aux yeux du « jacobin hongrois ». Et pourtant, le sentiment d'être élu pour la haute mission accable autant qu'il exalte : Dieu a certes aimé Élie, mais il ne l'a pas moins frappé en l'installant sur le char de feu. Ainsi en va-t-il pour les fils d'Élie :

Endre Ady

Photographie : Endre Ady

Au début du XXe siècle, la poésie d'Endre Ady, d'un modernisme classique, s'attacha à construire une identité nationale hongroise chez l'élite réformatrice. 

Crédits : Courtesy of the Petofi Irodalmi Muzeum, Budapest

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 Pas de répit ! Le vent des destinées  Pousse entre terre et ciel ces sans-patrie  Vers des splendeurs cruelles et glacées.  Il court sans fin, le char grondant d'Élie !

Si la solitude menace dans les hauteurs, elle est encore plus redoutable parmi les hommes. Car le Moi exacerbé exige sa rançon. Plus les contours de l'individu sont tracés avec fermeté, plus il s'isole des autres, plus il devient conscient de ses abîmes. Ady a hâte d'y descendre, il se fait explorateur des ténèbres tantôt avec la rageuse inquiétude d'un Baudelaire tantôt avec les sanglots apaisants d'un Verlaine. Tendance ascendante, tendance descendante, une sorte d'androgynie vertigineuse de l'âme tour à tour passive et sauvage, confèrent une tension extrême à l'agencement des grands thèmes qui constituent les scènes du drame vécu. On y assiste à l'interpénétration des conflits intérieurs et extérieurs évoqués, en général, de la manière la plus immédiate et ambiguë qui soit, par l'image. C'est en elle que les contrastes se touchent et que les états d'âme complexes se dessinent avec précision tout en restant ouverts aux interprétations les plus diverses.

Habitués par les poètes du xixe siècle à l'expression claire, au discours logique et rassurant, les contemporains d'Ady découvrent avec consternation la figuration allusive. Il faudrait leur expliquer non seulement les extases troubles du vitalisme, mais aussi et surtout les étranges chants d'amour adressés à Léda, adversaire exaltante et destructrice dans la guerre des sexes, ou les injures contre la Hongrie, « cimetière des âmes » qui cachent une passion jalouse. Il faudrait faire comprendre aux traditionalistes et aux nationalistes aveuglés quelle promesse d'espoir est liée au Paris symbolique tant magnifié par opposition au « désert » du pays natal. Mais pour cela ne faudrait-il pas renouveler la pensée hongroise, à l'instar du poète qui remit son art en question dans la capitale française ?

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  • : professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de Lille

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Pour citer l’article

André KARATSON, « ADY ENDRE - (1877-1919) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/endre-ady/