JABÈS EDMOND (1912-1991)

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Du désert au livre

Edmond Jabès est né au Caire le 16 avril 1912. Le registre de l'état civil porte, toutefois, la date du 14 avril. L'écrivain reviendra à différentes reprises dans son œuvre sur cet écart originel, se demandant, en 1969, dans Elya : « Dois-je inconsciemment à cette erreur de calcul, le sentiment que quarante-huit heures m'ont toujours séparé de ma vie ? Les deux jours ajoutés aux miens ne pouvaient être vécus que dans la mort. »

La famille de l'écrivain appartient à la haute bourgeoisie juive du Caire. Les Jabès sont, par tradition, de langue et de culture françaises. À douze ans, le jeune homme perd sa sœur aînée, emportée par la maladie. Il en restera une blessure traumatique qui laissera d'innombrables traces dans l'œuvre. Évoquant l'événement cinquante années plus tard, Jabès parlera « de seconde naissance ou de naissance tout court ».

Dans les années de formation, on soulignera l'importance du désert. Bien avant de devenir une valeur de l'imaginaire, il s'agissait d'abord d'un espace bien réel, aux portes de la ville. Les longues marches erratiques, les nuits passées dans le sable avec une simple couverture, une tentative manquée de traversée feront du désert égyptien le lieu d'une expérience initiatique. Dans l'affrontement du vide, dans la confrontation à l'infini, le jeune homme partait, déjà, à la recherche de cet autre soi-même, dont il n'avait, alors, que peu d'idées.

En 1935 il se marie avec Arlette Cohen, qui deviendra l'inséparable compagne, un soutien moral essentiel dans les épreuves que leur réservera la vie. Ils auront deux filles et cinq petites-filles. C'est ensemble, bien souvent, qu'ils s'engageront sur le plan social, politique, culturel. Edmond Jabès fonde, en 1934, la Ligue des jeunes contre le racisme et l'antisémitisme ou encore, en 1943, le Groupement des amitiés françaises. S'il est accaparé par son métier d'agent de change, il poursuit néanmoins avec obstination une œuvre poétique commencée dès l'âge de quinze ans. Il publiera ainsi, dans les années 1930, six livres de poésie qu'il reniera par la suite.

Du temps de l'Égypte, on retiendra enfin deux blessures essentielles qui formeront, avec l'impossible deuil d'une sœur vénérée, la trame discrète mais parfaitement lisible d'une œuvre en devenir. En 1945, c'est la découverte des camps d'extermination. Il en résultera un immense questionnement de l'impensable, une forte méditation sur le sens et le non-sens de l'histoire, qu'on pourra suivre pas à pas dans l'écriture brisée des sept volumes du Livre des questions.

En 1957, moins d'un an après la crise du canal de Suez, Jabès doit quitter une fois pour toutes l'Égypte, devenue invivable pour les juifs. Il va s'installer définitivement à Paris avec sa famille. Cet exil marque le point de départ d'une aventure qui le mènera effectivement « du désert au livre ». Jabès insistera toujours sur le rapport crucial qui lie son destin d'exilé à l'intime découverte d'un judaïsme insoupçonné, venant détourner son écriture d'un cours trop prévisible. Tout se passera, en fait, comme si, en franchissant la mer, l'écrivain effectuait la traversée de sa vie.

Certes, quand il vivait au Caire, Jabès était un poète apprécié, célébré par quelques grands aînés (Max Jacob, Caillois). Il avait collaboré à plusieurs revues, dont La Part du sable, fondée par Georges Henein en 1947. Je bâtis ma demeure (Poèmes, 1943-1957), au titre emblématique, rassemble, en 1959, des textes écrits avant la « sortie d'Égypte ».

On y lira, en particulier, les très beaux poèmes de facture toute classique écrits dans l'immédiat après-guerre. La Clé de voûte, La Voix d'encre mêlent un lyrisme foisonnant – en partie inspiré par le surréalisme – à une parole plus réservée quand il s'agit de dire le rien ou l'absence. La première édition (1959) s'accompagne d'une importante Préface de Gabriel Bounoure (1896-1969), critique reconnu de la N.R.F., professeur à l'université du Caire et inséparable compagnon des promenades au bord du Nil. C'est lui qui, le premier, révélera à Jabès la nature profonde de sa poésie, « protestation et révolte contre l'usage trivial du langage ».

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Didier CAHEN, « JABÈS EDMOND - (1912-1991) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/edmond-jabes/