ÉCONOMIE MONDIALE1992 : vers un nouveau modèle de croissance?

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Vers un retour à Keynes ?

Ces circonstances ont contribué à discréditer le modèle suivi jusqu'alors par les gouvernements, qui consistait à assurer, par la rigueur monétaire, les bases d'une reprise durable : la stabilité des prix devait consolider les actifs financiers des ménages et encourager l'épargne et les investissements en donnant un caractère plus prévisible à l'économie. Ce schéma n'attendait que le signal d'une baisse des taux d'intérêt pour se mettre en mouvement. La durée même de la récession n'avait-elle pas accumulé une importante demande potentielle ?

Tel était encore l'espoir des chefs d'État et de gouvernement des sept grandes puissances industrialisées lors de leur sommet annuel, à Munich, le 8 juillet 1992. Il y fut surtout question de l'aide à l'ancienne Union soviétique, et aucune orientation nouvelle ne fut assignée à la politique économique. Même attitude à la réunion ministérielle de l'O.C.D.E., les 18 et 19 mai, à Paris : le cap devait être maintenu. Les gouvernements se préoccupaient alors surtout des négociations de l'Uruguay Round sur la libéralisation des échanges mondiaux. Une heureuse issue des pourparlers était censée générer, selon une étude d'experts de l'O.C.D.E., un gain de 195 milliards de dollars sur dix ans. Les difficultés rencontrées sur le dossier agricole ont empêché la conclusion d'un accord avant la fin de l'année.

Le modèle de la « désinflation compétitive » a été remis en cause dans l'Étude sur l'économie mondiale 1992 publiée en juin par les Nations unies. Constatant la régression des chances de reprise économique, les auteurs ont estimé qu'en comprimant les budgets et les salaires de la fonction publique les gouvernements ont accentué le problème plus qu'ils n'y ont remédié. Selon eux, « le pendule est peut-être allé trop loin dans le sens du marché, ce qui a conduit à négliger le rôle et la responsabilité qui incombent à l'État en matière de développement ». Les difficultés économiques incitaient les entreprises à rechercher des gains de productivité pour survivre dans un contexte de concurrence plus âpre, si bien que les efforts du secteur privé aboutissaient surtout à aggraver le chômage. Les regards se portaient donc vers l'État pour un remède à cette situation.

Les premières propositions en faveur d'orientations nouvelles furent formulées aux États-Unis, lors de la campagne présidentielle. Le principal enjeu de l'élection était la politique économique. Le candidat démocrate indiqua bientôt que, s'il l'emportait, il entendait relancer l'activité par une remise en vigueur du crédit d'impôt sur les dépenses d'investissement et au moyen d'un programme d'infrastructures d'un montant de 20 milliards de dollars, concernant notamment l'éducation, les routes et les télécommunications. Bill Clinton misait sur l'utilité sociale de ces travaux, facteur d'autofinancement dans le long terme.

En Europe, le sommet qui vit la signature du traité de Maastricht, en février 1992, avait aussi prévu une série de grands chantiers publics dans les domaines des réseaux de transport et de la communication. Le sommet d'Édimbourg a décidé, en décembre, de mettre à l'étude 1'« initiative européenne de croissance » proposée dans la même ligne par le président de la Commission, Jacques Delors.

Au Japon, le gouvernement a annoncé, à la fin d'août, un plan de relance dont la plus grande partie, chiffrée à 8 600 milliards de yen, consistera aussi en travaux publics. En Grande-Bretagne, Norman Lamont, le chancelier de l'Échiquier, a annoncé, à l'occasion de son traditionnel discours d'automne, une « stratégie pour la croissance », que permettait la sortie de la livre du mécanisme de change du S.M.E. Elle consistait en baisses des taux d'intérêt, en injections nouvelles de crédit en faveur de la construction et de l'exportation, les dépenses supplémentaires étant financées par le déficit budgétaire. Ce dernier aspect figurait également dans la politique suivie par les deux principaux défenseurs du bastion monétaire européen, l'Allemagne et la France. En deux ans, le déficit de cette dernière a doublé, atteignant, en 1992, 2,8 p. 100 du P.I.B.

On revenait ainsi aux prescriptions qui avaient été formulées par l'économiste John Maynard Keynes pour conjurer la grande dépression des années 1930. Elles furent mises en œuvre, de façon sélective, par le président Franklin Roosevelt dans le cadre du New Deal, à partir de 1933. Cette doctrine a inspiré la politique économique des pays industrialisés jusqu'au revirement que devait motiver, au début des années 1980, la dérive inflationniste à laquelle elle avait abouti. Les partisans d'un retour à Keynes semblaient ignorer que ses préceptes avaient été conçus dans un contexte de stabilité monétaire absolue, d'une inflation nulle, voire négative, et d'un très faible endettement public ; les dépenses nouvelles pouvaient ainsi irriguer l'économie sans déséquilibrer le budget. Les circonstances ont considérablement changé. Aux États-Unis, le déficit a atteint en 1992 environ 5 p. 100 du P.I.B., et la dette fédérale 2 700 milliards de dollars – près de 50 p. 100 du P.I.B. –, ce à quoi s'ajoutaient 1 000 milliards dus par les agences gouvernementales. La plus grande partie du déficit représente le service de la dette, une situation que ne pourraient qu'aggraver les nouveaux programmes de relance. Bill Clinton a fait face à ce risque en annonçant des suppressions d'emploi dans la fonction publique. Norman Lamont, de son côté, a fait la distinction entre les dépenses d'équipement, que son programme favorisait, et les dépenses de fonctionnement qui devraient être réduites.

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Pour citer l’article

Tristan DOELNITZ, « ÉCONOMIE MONDIALE - 1992 : vers un nouveau modèle de croissance? », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/economie-mondiale-1992-vers-un-nouveau-modele-de-croissance/