ÉCONOMIE MONDIALE1990 : de l'euphorie à la crainte

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Une situation plutôt favorable

L'année avait commencé dans une certaine euphorie : explosion de la liberté en Europe de l'Est, désarmement, persistance de la croissance et maîtrise de l'inflation ; l'incroyable s'était annoncé dès 1989, l'année même du bicentenaire de la Révolution française, et semblait devoir s'amplifier, se consolider en 1990, année de tous les possibles, symbolisée par l'entrée de l'Allemagne unifiée dans l'Alliance atlantique, la chute de multiples tyrannies dans le monde, la marche de l'Union soviétique vers la démocratie.

Oui, l'année avait démarré en fanfare sur les plans diplomatique, de l'entente Est-Ouest et du désarmement. Même si le processus n'était pas sans fragilité, il semblait suffisamment bien engagé pour entretenir les plus grandes espérances.

C'est dans le domaine économique, finalement, qu'on se montrait le plus réservé, puisque les premiers mois de 1990 voyaient se confirmer un ralentissement du taux de croissance des pays industrialisés, revenu aux environs de 3 p. 100 l'an, tandis que l'inflation manifestait une légère tendance à augmenter dans certains pays, atteignant un taux de 4,5 p. 100 en rythme annuel dans l'ensemble du monde développé ; cette tendance n'était pas assez marquée, toutefois, pour justifier les craintes d'une dégradation sérieuse de la conjoncture. Elle semblait plutôt accréditer la thèse optimiste d'une consolidation de la croissance à une allure modérée, dans une relative stabilité des prix. Depuis près de huit ans, des Cassandre prophétisaient la récession ou le retour de l'inflation, alors que le monde développé connaissait l'une des périodes d'activité les plus fastes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'expansion semblait même avoir trouvé un rythme de croisière : il était naturel que la croissance ralentît quelque peu par rapport au début de la phase de reprise, et il était sain que ce ralentissement fût le plus sensible dans les pays où les tensions inflationnistes étaient les plus fortes ; ces dernières devaient d'ailleurs s'en trouver atténuées, tout comme les déséquilibres extérieurs existant notamment entre les États-Unis, l'Allemagne et le Japon.

Les craintes que l'on pouvait éprouver de voir ce processus d'ajustement déboucher sur une récession n'ont jamais été totalement apaisées ; force est néanmoins de constater qu'elles ne s'étaient pas non plus concrétisées au début de 1990.

Dans la plupart des pays d'Europe, la croissance se poursuivait raisonnablement. Le Japon, quant à lui, renouait avec un rythme de croissance dont il était seul coutumier, un rythme atteignant les 6 p. 100 et fondé tant sur l'essor de la consommation intérieure que sur celui de l'investissement et de l'exportation, dopée par la forte baisse du yen.

Les pays industrialisés ont investi de manière soutenue, sauf les États-Unis, mais les marges bénéficiaires des entreprises avaient tendance, après plusieurs années fastes, à se réduire. La situation de l'emploi s'est améliorée dans beaucoup de pays pour la troisième année consécutivement. Quant au niveau des offres d'emploi non satisfaites, qui reste élevé, il traduit l'existence de tensions sur le marché du travail, notamment au Japon, la France souffrant particulièrement, quant à elle, de la qualification insuffisante de sa main-d'œuvre.

La hausse des prix, qui s'était accélérée de façon préoccupante jusqu'au milieu de l'année 1989, s'est atténuée passagèrement mais a continué, au début de l'année suivante, de peser comme une sorte de menace latente sur l'économie mondiale. Dans la mesure où les économies des pays d'Europe occidentale produisent au maximum de leur capacité, la crainte prévaut alors de voir la fringale de consommation des pays de l'Est raviver les tensions inflationnistes sous-jacentes, l'une des grandes questions de l'année portant sur les effets de l'ouverture brutale et délibérée de ces pays à la société de consommation et à l'économie de marché.

Au milieu de l'année, les pronostics les plus fondés laissaient espérer la poursuite d'une croissance modérée, autour de 3 p. 1 00, la consommation des ménages restant soutenue et le commerce mondial continuant de progresser fortement, quoique à un rythme sans doute inférieur à celui des années précédentes. Le climat est alors toujours, pour l'essentiel, à la confiance, même si continue à planer sur l'économie mondiale cette épée de Damoclès dont elle n'arrive pas à se défaire depuis plus de deux décennies : l'instabilité des marchés financiers et des changes.

Il faut dire que, par comparaison avec les prédictions parfois très pessimistes qui avaient été formulées à la fin de 1989, la croissance se montrait encore bien accrochée au début de 1990. Il est vrai que jamais le monde anglo-saxon n'avait connu une aussi longue phase d'expansion en temps de paix : pour paraphraser la célèbre formule du docteur Knock, toute économie en bonne santé ignore les maux qui la menacent. Les économies les plus prospères doivent se résigner à vivre dans l'incertitude et le déséquilibre. Mais les gouvernements et les chefs d'entreprise ont appris à s'accommoder d'une telle situation et à tirer le meilleur parti des instruments de prévision et d'adaptation qu'ils ont façonnés depuis la grande crise de 1930.

Autre élément positif : la concertation internationale s'est confortée, malgré ses imperfections et ses hésitations ; si l'on avait pu craindre, en 1989, que cette concertation ne fût menacée par les égoïsmes nationaux, elle ne s'en est pas moins poursuivie au fil des diverses réunions périodiques devenues quasi routinières : sommets semestriels des pays industrialisés, Groupe des sept pays les plus riches, assemblée générale du Fonds monétaire international, Uruguay Round, etc. De son côté, l'union européenne résistait également plutôt bien aux atteintes internes et externes dont elle était l'objet, et apparaissait de plus en plus comme un facteur d'équilibre dans les relations monétaires et commerciales internationales.

Il convient bien évidemment de faire la part, en matière d'accords internationaux, des faux-semblants et des arrière-pensées ; mais ces accords ont leur dynamique propre et constituent le plus souvent un progrès par le seul fait qu'ils existent, contraignant ainsi les gouvernements qui les concluent à mettre un jour ou l'autre leurs actes en accord avec des proclamations qui ne sont pas toujours dénuées d'hypocrisie. C'est ainsi que Margaret Thatcher n'aura pu éviter d'engager le Royaum [...]

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  • : directeur de cabinet du président du Conseil économique et social.

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Pour citer l’article

Régis PARANQUE, « ÉCONOMIE MONDIALE - 1990 : de l'euphorie à la crainte », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/economie-mondiale-1990-de-l-euphorie-a-la-crainte/