ÉCONOMIE (Histoire de la pensée économique)Marxisme

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La valeur

Marx présente son analyse de l'échange comme la construction d'un concept de valeur.

Valeur et forme de la valeur

Premièrement, l'échange présuppose que les marchandises se distinguent par leur valeur d'usage (leur utilité), sinon elles ne s'échangeraient pas. Deuxièmement, il implique que les marchandises ont une grandeur commune : la valeur. Si 3 unités de marchandise X s'échangent contre 5 unités de Y, cela signifie que 3 VX = 5 VY, où VX et VY sont respectivement les valeurs d'une unité de X et de Y. Troisièmement, il permet de mesurer la valeur d'une marchandise : plus est grande la quantité de marchandises obtenue en échange d'une marchandise, plus est grande la valeur de cette dernière. La quantité de marchandises obtenue en échange d'une marchandise est la forme de la valeur de celle-ci. Ainsi, la forme de la valeur de la marchandise X est : VX ≡ 5/3 Y ; et celle de Y : VY ≡ 3/5 X. La forme de la valeur d'une marchandise est donc ce que la majorité des économistes nomment son prix.

Les formes prises par la valeur d'une marchandise sont aussi nombreuses que les marchandises contre lesquelles elle peut s'échanger. Il y a donc une inadéquation entre l'unicité de la valeur comme grandeur commune et la multiplicité de ses formes. L'inadéquation se réduit quand toutes les marchandises s'échangent contre une unique marchandise et que leurs formes s'expriment donc toutes dans cet équivalent général. L'inadéquation disparaît quand les propriétés matérielles de l'équivalent général sont celles de la valeur : homogénéité, additivité, divisibilité, c'est-à-dire quand l'équivalent général est monnaie.

Selon Marx, cette mise en adéquation entre les deux termes du concept de valeur est à l'origine d'un fétichisme qui confond la forme de la valeur (le prix, une quantité de monnaie) avec la valeur elle-même. C'est ce fétichisme qui est la matrice idéologique du discours pratique des capitalistes, qui calculent en monnaie, et du discours théorique de l'économie politique, qui reste au niveau de l'apparence des prix.

Valeur-travail

Dans les Théories sur la plus-value, Marx énonce que, malgré ce fétichisme, certains économistes classiques ont « senti » que la valeur est le travail, notamment Adam Smith et David Ricardo, mais qu'ils ont été incapables de démontrer que la valeur est nécessairement le travail. Dans Le Capital, il propose une telle démonstration (livre I, tome I, chap. i).

Il commence par poser qu'une marchandise a deux caractéristiques : chose utile et résultat du travail. Puis il cherche à déterminer laquelle de ces deux caractéristiques est adéquate à la valeur en tant que grandeur commune. Deux marchandises devant avoir des utilités différentes pour s'échanger, il écarte l'utilité. Et, raisonnant par le tiers exclu, il affirme que la grandeur commune ne peut être que le travail. Ensuite, il remarque que le travail est lui-même double. En tant qu'il produit une chose utile, il est travail concret. En tant qu'il crée de la valeur, il est travail abstrait, c'est-à-dire une dépense d'énergie humaine en général faisant abstraction de tout aspect concret. Enfin, il conclut que la valeur d'une marchandise est le travail abstrait qui a été effectué pour la produire.

Marx se trompe à propos des économistes classiques. Ceux-ci n'ont jamais imaginé que la valeur est le travail. Ils ont tout au plus remarqué que, dans des conditions très particulières, le rapport des prix de deux marchandises est égal au rapport des quantités de travail. Et, surtout, Marx ne démontre rien. Eugen von Böhm-Bawerk l'a ironiquement montré dès 1896, en utilisant le même schème démonstratif pour aboutir à la conclusion que la valeur est l'utilité abstraite, c'est-à-dire la satisfaction humaine en général.

Si Marx ne démontre pas la proposition que « la valeur est le travail », on peut néanmoins considérer celle-ci comme une hypothèse. Cependant, même ainsi, elle n'est pas exempte de difficultés.

La première est due au fait que Marx définit le travail productif comme celui qui crée de la valeur pour le distinguer du travail improductif. A priori, cette définition ne justifie pas cette distinction, puisque, la valeur étant du travail abstrait, tout travail est productif. Cette définition contient donc un critère implicite au regard duquel seuls certains travaux sont créateurs de valeur. Mais un tel critère ne peut être fondé que sur quelques aspects concrets, si bien que la valeur n'est plus du travail aussi abstrait.

La deuxième est due au fait que Marx distingue travail simple et travail complexe : dans un même laps de temps, un travail non qualifié crée moins de valeur qu'un travail qualifié. Cette distinction a évidemment pour conséquence que la dépense d'énergie humaine ne peut pas être mesurée par le temps de travail. Et la qualification étant un trait du travail concret, elle implique, comme la précédente, que la valeur n'est pas du travail aussi abstrait.

La troisième est due à la productivité du travail. Si la valeur d'une unité d'une marchandise était la quantité de travail fournie par le travailleur qui l'a fabriquée, alors une unité fabriquée par un paresseux aurait plus de valeur qu'une unité de la même marchandise fabriquée par un plus actif. Et, par l'échange, le paresseux obtiendrait plus de marchandises. C'est pourquoi Marx pose que la valeur d'une unité de marchandise est la quantité de travail socialement nécessaire, c'est-à-dire la quantité de travail qu'il faut en moyenne pour la fabriquer.

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  • : docteur d'État en sciences économiques, professeur des Universités

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Pour citer l’article

Michel ROSIER, « ÉCONOMIE (Histoire de la pensée économique) - Marxisme », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/economie-histoire-de-la-pensee-economique-marxisme/