CHRAÏBI DRISS (1926-2007)

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Écrivain marocain francophone, Driss Chraïbi, est né en 1926 à Mazagan, actuelle El Jadida. Fils d'un commerçant aisé d'origine fassie, il entreprend ses études au lycée français de Casablanca. Le baccalauréat obtenu, il part pour Paris où il entame un cycle supérieur en chimie. Il commence sa carrière comme ingénieur mais, lecteur insatiable, il se défie des sciences qui, à ses yeux, détournent de la spiritualité. Commence alors un chemin de croix. Veilleur de nuit, ouvrier, il passe de métier en métier jusqu'en 1954, quand un livre le sort de l'anonymat. Le Passé simple, premier roman de l'écrivain, livre quelques pages sublimes sur ce Maroc à la veille de l'indépendance. La critique universitaire y verra essentiellement une révolte contre le père. Le livre est plus nuancé, malgré une diatribe au vitriol contre certaines traditions jugées archaïques. Si la figure du père est démystifiée, ce « seigneur » n'en fascine pas moins Chraïbi, et l'on comprend a posteriori pourquoi l'écrivain, au soir de sa vie, fera le vœu d'être enterré à Casablanca auprès de lui. Le Passé simple va susciter les soutiens les plus autorisés comme les invectives les plus virulentes.

Les Boucs (1955) situe son action à la périphérie de Paris, au milieu des immigrés. Le romancier dérange cette République dont la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » s'arrête aux portes de certains quartiers. Le livre, pourtant féroce, est sans haine et reste dominé par l'irrésistible conquête d'une humanité toujours possible. Chraïbi ne jette pas les hommes les uns contre les autres. L'Âne (1956), De tous les horizons (1958), La Foule (1961) voient le jour comme des récits brefs traversés par une critique sociale acerbe. Curieusement, les universitaires se sont peu intéressés à ces trois livres. Pourtant, L'Âne, par exemple, revêt une dimension mythique et symbolique qui rompt avec la violence présumée des deux précédents romans. Dans leur structure même, les récits qui le composent traduisent la volonté de regarder l'Afrique à travers un prisme nouveau. De tous les horizons développe un ensemble de thèmes dont l'appartenance géographique est éclatée. Tous ces récits dénoncent une société qui perd ses valeurs et réduit les rapports humains à de simples contingences. Puis vint Succession ouverte (1962), le roman des retrouvailles posthumes avec le père. Peut-être ce livre était-il arrivé trop tôt : toute une littérature s'engageait alors dans le conflit des générations.

Une étape dans la vie personnelle de l'écrivain est franchie avec La Civilisation, ma mère !... (1972) qui confirme le talent de Chraïbi. Si le livre est un hymne à la femme marocaine engagée dans la construction d'un pays indépendant, il n'en porte pas moins l'influence de la jeune Sheena que Chraïbi vient de rencontrer et qui va l'accompagner jusqu'à son ultime voyage. Ce roman profond est également le plus enthousiaste et le plus optimiste de son œuvre. À ce moment de sa carrière, le romancier porte haut l'exigence d'une critique tolérante et juste qui se niche au cœur des hommes, partagés qu'ils sont entre la double postulation du bien et du mal. Mort au Canada (1975) fixe à jamais la force de la passion amoureuse.

Ce livre, pénétrant et déstabilisateur, ferme une parenthèse. Désormais, Chraïbi entre dans l'épopée. Il va donner à son œuvre la dimension d'une quête inassouvie pour le partage et le sens de la dérision jusque dans les événements les plus dramatiques. Une enquête au pays (1981), La Mère du printemps (1982) et Naissance à l'aube (1986) marquent le sommet de son art. Cette trilogie est construite sur un optimisme circonspect qui donne au lecteur le sentiment de pénétrer profondément dans l'existence poignante d'un peuple en lutte pour sa reconnaissance. Une plume chaleureuse, jouant sur tous les registres, va chercher au fond de personnages ordinaires l'humanité enfouie pour faire ressortir une intelligence à rebours. Chraïbi était dans la réalité présente avec toujours dix ans d'avance. Ce visionnaire savait remuer des tranches d'histoire tout en s'interrogeant sur les valeurs universelles.

L'Homme du livre (1994), consacré à Mahomet, laissera un goût d'inachevé. Jamais ouvrage n'avait autant torturé l'écrivain. En ce début de siècle, Chraïbi se prête à une écriture plus amusée et timidement frondeuse, entre romans policiers (L'Homme qui venait du passé, 2004) et récits autobiographiques (Le Monde à côté, 2001), comme pour revenir sur des instants de vie auxquels l'approche de la [...]

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Pour citer l’article

Mustapha BENCHEIKH LATMANI, « CHRAÏBI DRISS - (1926-2007) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/driss-chraibi/