DOGMA 95

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1995 : le cinéma fête ses cent ans. C'est à cette date que quatre jeunes cinéastes danois, Lars von Trier, Kristian Levring, Thomas Vinterberg et Søren Kragh-Jacobsen choisissent de fonder à Copenhague Dogma 95. Ce collectif repose sur un commun rejet « d'une “certaine tendance” du cinéma d'aujourd'hui : superficielle, illusionniste, décadente, individualiste et bourgeoise ». Leur engagement se veut mystique en ce qu'il impose un carcan de règles pour l'élaboration d'œuvres créées dans la contrainte et l'exaltation, dans la privation de toutes facilités d'écriture, afin que surgisse une vérité nouvelle.

Venant de Lars von Trier, réalisateur maniériste dont le parcours est semé de perles soigneusement cultivées – les très hermétiques The Element of Crime (1984) et Europa (1991) – et qui tourne le mélodrame flamboyant Breaking the Waves (1996), cet engagement ne manque pas de piquant et sonne presque comme une autocritique. Las de la sophistication qui avait fait sa gloire, l'auteur aspire peut-être à une expression plus agile, libérée des lentes contraintes de l'écriture artiste. On peut y voir aussi une nostalgie de la Nouvelle Vague du début des années 1960 lorsque celle-ci substitua au lent travail artisanal un allègement des moyens matériels favorisant la rapidité d'exécution et la spontanéité.

Dogma 95 établit dix préceptes éthiques (dix commandements !) régissant l'attitude du cinéaste lors du tournage : 1. Le tournage doit avoir lieu en décors naturels. 2. Le son ne doit jamais être produit séparément des images ou vice versa (la musique est proscrite, sauf si elle est présente là où la scène est tournée). 3. La caméra doit être tenue à l'épaule. 4. Le film doit être tourné en couleur. Tout éclairage ajouté est inacceptable (il est cependant possible de monter une lampe sur la caméra). 5. Trucages et filtres sont interdits. 6. Le film ne doit pas s'encombrer d'actions de diversion (meurtres, affrontements armés, etc.). 7. Les jeux avec l'espace et le temps sont interdits (le film a lieu ici et maintenant). 8. Les films de genre ne sont pas acceptés. 9. Le format du film doit être le 35 mm standard. 10. Le réalisateur ne doit pas être cité au générique et doit s'abstenir de tout goût personnel.

La « chasteté » proclamée par les jeunes cinéastes vise à purifier l'exercice de la mise en scène en imposant au praticien-pratiquant un certain nombre de devoirs très concrets tout en excluant les effets d'écriture et la dramatisation factice, « de façon à forcer la vérité à sortir des personnages et du cadre de l'action » (Vinterberg). Cependant, comme toujours avec les dogmes, des arrangements avec le Ciel restent possibles. Ainsi, le 9e commandement rend obligatoire l'usage du format 35 mm standard. Mais, deux ans après la proclamation de la charte, au moment des premiers tournages, l'arrivée providentielle sur le marché des minicaméras numériques pousse les cinéastes à les expérimenter. Avec le recul du temps, l'apport le plus incontestable du mouvement paraît lié à ces appareils dont l'utilisation modifie radicalement les rapports entre filmeur et filmé. Toutefois, les films seront exploités en 35 mm et la règle sera respectée par cet habile détour. Quant au 10e commandement, son application formelle relève d'une certaine hypocrisie : si le réalisateur est absent du générique, son nom figure en lettres d'or dans la promotion du film...

Les deux premiers contributeurs, Thomas Vinterberg avec Festen (Dogme #1, 1998) et Lars von Trier avec Les Idiots (Dogme #2, 1998) pratiquèrent les règles du collectif avec intelligence, en mettant en scène dans chacun de leurs films de nombreux personnages, exercice particulièrement périlleux dans le cinéma traditionnel. L'allègement des procédures techniques, et notamment de l'éclairage facilite la liberté d'action et d'expression des interprètes (aux dépens, certes, de leur contrôle étroit) ; cette liberté contribue à entretenir l'intensité de certaines séquences et à faire émerger une vérité imprévue, ultime finalité du « vœu de chasteté ».

Le succès mérité de ces deux films présentés à Cannes en 1998 a apporté à Dogma 95 une réputation internationale que n'ont pas continué à exploiter les deux cinéastes – Lars von Trier est revenu au mélodrame et à la comédie musicale (Dancer in the Dark, 2000), avant de prendre un pari formel très avant-gard [...]

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Écrit par :

  • : diplômé de l'I.D.H.E.C., ancien conservateur et directeur du département du film à la Cinémathèque française

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Pour citer l’article

Vincent PINEL, « DOGMA 95 », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 octobre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dogma-95/