DIALOGUE

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Les philosophies du dialogue

La philosophie du dialogue est, au sens strict du terme, la philosophie de Martin Buber, philosophe israélien d'origine allemande qui a publié son principal ouvrage, Ich und Du (trad. franç. Le Je et le Tu, 1938), à Francfort en 1923. Cet existentialisme juif de la relation personnelle à autrui (Dieu ou l'autre conscience) trouve une sorte d'écho dans la pensée chrétienne et dans les problématiques politiques du monde contemporain où les relations entre les nations, entre les classes, entre les idéologies, tentent de s'établir sous la forme du dialogue.

C'est de la problématique philosophique que dépend la problématique politique : c'est de la réponse qu'on donne à la question de savoir si l'homme peut s'adresser à l'autre en établissant une relation authentique de personne à personne que dépend la réponse au problème politique de la possibilité des contrats et d'une histoire pacifiée.

La philosophie existentielle du dialogue (déployée d'abord dans la phénoménologie et l'existentialisme allemands du début du xxe siècle, puis chez les philosophes contemporains) a donc des conséquences dans l'ordre de la pensée et de l'histoire ; mais elle a aussi des antécédents dans l'ordre de la philosophie : il existe d'autres doctrines du dialogue que l'existentialisme (par exemple certaines mystiques du Moyen Âge ou de la Renaissance). De plus, le dialogue fut parfois la forme préférentielle de la philosophie (comme chez Platon) ou sa forme occasionnelle (comme chez Berkeley) et non pas seulement son contenu doctrinal : c'est qu'il est à la fois structure et parole, forme et conscience.

Le dialogue, simple instrument ou structure obligée

Ce n'est pas par un simple hasard que la philosophie ne commence, en Occident, à se poser véritablement pour elle-même que dans l'œuvre de Platon, c'est-à-dire dans la forme écrite du dialogue. À travers le dialogue platonicien (simple instrument littéraire de l'analyse dialectique), se dessine le véritable dialogue vivant que Socrate conduisait avec ses interlocuteurs athéniens. Derrière l'écriture se profile la parole non écrite et dans cette parole non écrite la philosophie pour la première fois atteint sa plénitude et manifeste déjà son pouvoir créateur-destructeur. Le dialogue socratique donne en quelque sorte l'essence de la philosophie : cette recherche commune où le maître forme l'élève, mais tout aussi bien est formé par lui ; entreprise de mise en question si radicale que l'interlocuteur est comme électrocuté par un poisson-torpille, dérangé dans ses habitudes comme par un taon, remué, inquiété, et renvoyé à son origine ontologique et métaphysique. Derrière l'aporie, déploiement d'un problème sans solution, se développe peu à peu non seulement l'ironie mais encore l'amour. Comme la philosophie et comme l'amour, le dialogue est une réalité dialectique et médiatrice, faite de mouvement et de manque, visant l'être et la plénitude.

Ainsi, la structure dialoguée de la philosophie à sa naissance révèle en même temps son contenu et son sens métaphysique, tels qu'ils sont interprétés par le platonisme. L'amour (dans le plus haut dialogue), comme la philosophie à laquelle il introduit, est le pressentiment du désir d'être et d'éternité qui définit la condition humaine dans son ambivalence, à la fois « corporelle » et « spirituelle ».

Cette inspiration érotico-philosophique sera le plus souvent perdue dans les formes de la philosophie dialoguée que l'on rencontre ultérieurement ; la spiritualité des Dialogues de Grégoire le Grand (vie s.) se retrouve rarement dans le dialogue scolastique : au Moyen Âge, la dialectique n'est fort souvent qu'un jeu logique de « questions » qui miment le dialogue authentique mais se réduisent en fait à une argumentation continue. Le dialogue n'est plus une recherche commune ou une commune angoisse, mais une forme rhétorique de la dogmatique intellectuelle. Il en va de même au xviie siècle, avec les Entretiens sur la métaphysique et la religion de Malebranche (1688), ou, au xviiie siècle, avec les Dialogues entre Hylas et Philonoüs de Berkeley (1713) ou encore Le Rêve de d'Alembert de Diderot (1769). Ces dialogues classiques comportent en apparence plus de discussion véritable que les dialogues platoniciens, mais ils sont en réalité vidés du contenu d'existence qu'implique la relation personnelle d'un philosophe avec d'autres hommes.

Cette substance, ou cette vie, transparaîtra dans les « correspondances » des philosophes du xviie siècle : lettres de Descartes à la princesse Élisabeth par exemple, correspondance de Malebranche avec J. J. Dortous de Mairan (sur le spinozisme), correspondance de Leibniz avec Arnauld (sur la liberté), et surtout la correspondance de Spinoza, témoin et illustration de ce que l'on pourrait appeler la doctrine spinoziste de l'amitié et de la relation d'adéquation à autrui ; le dialogue spinoziste est plus authentiquement présent dans ces lettres, où s'exprime l'homme Spinoza, que dans les deux « dialogues » intégrés au Court Traité (premier dialogue entre l'entendement, l'amour, la raison et la concupiscence ; second dialogue entre Érasme et Théophile).

Il reste que ces correspondances célèbres du xviie siècle ne se proposent pas explicitement de construire une théorie du dialogue : elles se bornent à l'utiliser comme instrument, au lieu de le concevoir comme réalité inter-subjective.

La relation dialoguée des mystiques

C'est, paradoxalement, chez les mystiques que l'on trouve, fécondé, le meilleur, quant à son contenu, de l'inspiration platonicienne. Le néo-platonicien Plotin (Alexandrin du iie s.) avait déjà, dans les Ennéades, symbolisé la relation de l'âme individuelle avec l'Un (substance ultime et unifiante de la totalité du cosmos) par la relation « érotique » de deux âmes, assoiffées l'une de l'autre et fusionnant l'une en l'autre. La dialectique ascendante et le « voyage » philosophique ne sont rien d'autre que la quête de cette fusion spirituelle avec l'absolu. Ce courant plotinien se pour [...]

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  • : agrégée de l'Université, docteur en philosophie, maître de conférences à l'université de Rennes
  • : professeur à l'université de Paris-I

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Pour citer l’article

Françoise ARMENGAUD, Robert MISRAHI, « DIALOGUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dialogue/